Lectures : La liberté n'est-elle qu'une illusion ?

Publié le 22 Juillet 2012

 

Extrait

 

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La Moisson, Breughel l'ancien 

 

 

« Il y a quelques années j'avais choisi à Lyon comme logis de passage et de prédilection un vieil hôtel au bord de la Saône. J'en aimais exactement tout : l'escalier de bois montant à la réception au premier étage, le salon où voisinaient, dans une douce entente et un ordre foliacé de plantes en pots, des tables aux angles arrondis, des sièges disparates et une ruine de bibliothèque... D'une console proche de la fenêtre, je voyais passer les bateaux. Le matin, lorsque j'étais assise là, ma tasse de café à la main, j'étais saisie d'un sentiment d'inaccessible et de sérénité, de complétude sans objet. Ce lieu me procurait l'évidence d'un chez-moi que je ne me serai pas donné la peine de chercher, que je pouvais quitter comme je voulais et retrouvais sans marques d'absence. Je ne m'étais pas non plus souciée de l'explorer. Je n'en connaissais qu'une fraction, mais elle suffisais à mon mode d'appropriation : sans questionnement, fugitif, intermittent. Parfois je croisais des pensionnaires peu nombreux ; des hommes, plutôt  âgés, que j'identifiais comme des musiciens en rupture de tournée.

  Je ne me sentais si bien dans ce salon que j'avais fini par me fixer sur la chambre qui lui était contiguë : la chambre 1. chaque fois au moment d'en faire la réservation, j'avais quelques secondes d'hésitation, vite surmontées, auxquelles répondait de la part de l'hôtelier une pause d'incertitude, le temps de vérifier si elle était libre. Elle l'était. Je ne manquais pas de m'en féliciter à mon arrivée, tandis que l'homme de l'hôtel , aimable et silencieux, me tendait la clef. Cependant les silhouettes se faisaient de plus en plus discrètes, le salon paraissait de plus en plus vide, ce qui n'enlevait rien à l'harmonie de ce mobilier de  fantômes rassemblés par hasard au fil des morts et des départs. Mais un jour, peut-être pour m'intéresser à l'étage des pensionnaires, pour m'assurer qu'ils existaient encore, ou bien pour ne pas devenir prisonnière d'une habitude, je demandais une autre chambre que la chambre 1, n'importe laquelle.

  • - Elle ne vous convient plus?
  • - Si, tout à fait (et je pensais à son miroir ovale au dessus du lit, aux rideaux rayés, dont le jaune doré me rappelait un de mes tableaux favoris, La Moisson de Bruegel l'ancien), mais j'ai envie de changer. 
  • - Je crains que ce soit difficile. L'hôtel va fermer. Toutes les chambres sont en travaux. Il ne nous reste - et pour peu de temps - que la chambre 1 encore disponible au public. 

Je n'avais donc, depuis des mois, aucun choix...Chaque fois, je me réjouissais pourtant d'obtenir, entre toutes ma chambre préférée... »

 

Chantal Thomas

Comment supporter sa liberté

ed. Manuels Payot, 1998

mot clé : liberté

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #lectures

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