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Lundi 20 mai 2013 1 20 /05 /Mai /2013 12:12

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Dimanche 5 mai 2013 7 05 /05 /Mai /2013 18:21

 

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S. Salgdo, Mine d'or de Srra Pelada, Brésil

 

 

 

Hannah Arendt, dans son livre La condition de l’homme moderne opère une distinction fondamentale entre le travail de l’œuvre.

 

« La distinction que je propose entre le travail et l’œuvre n’est pas habituelle. Les preuves phénoménales en sa faveur sont trop évidentes pour passer inaperçues. Mais historiquement,[…] on ne trouve à peu près rien pour l’appuyer, ni dans la tradition politique pré-moderne, ni dans le vaste corpus des théories postmodernes du travail. En face de cette rareté, il y a cependant un témoignage obstiné et très clair : le simple fait que toutes les langues européennes possèdent deux mots étymologiquement séparés pour désigner ce que nous considèrerons aujourd’hui comme une seule et même activité, et conservent ces mots bien qu’on les emploie constamment comme synonymes. »

 

Le langage commun est  la sédimentation d’expériences humaines. Il est donc un témoignage important pour comprendre la condition humaine car l’histoire des mots est aussi l’histoire de nos expériences communes. Ainsi l’existence de deux termes « travail » et « œuvre » fait signe vers deux expériences distinctes, que l’on a oubliées puisque aujourd’hui nous tendons à tenir ces termes pour synonymes, mais qu’il nous faut retrouver si l’on comprend la spécificité de l’homme dans son activité de fabrication et de production.

 

Le travail

 

Pour Hannah Arendt le travail - que l’on définit généralement comme la relation première de l’homme à la nature ou l’activité par laquelle l’homme transforme les choses de la nature pour produire des biens utiles à son existence - le travail  est corrélatif du cycle biologique de la vie. Il est immergé dans la nature, il correspond à la condition d’organisme vivant et ne possède rien de spécifiquement humain. Il constitue le préalable de toute activité.

 

• Cette conception du travail comme relation primordiale de l'homme à la nature était déjà présente dans la conception hégélienne du désir.  Le désir est une caractéristique du vivant. Tout organisme vivant désire être et désire ce qui n'est pas lui pour être.

L’homme  transforme la nature pour satisfaire ses besoins. Cette transformation est fondamentalement négative et destructrice. Ainsi en travaillant l’homme  (comme n'importe quel organsime vivant) « métabolise »  la nature qui devient une ressource indispensable à sa survie.

Ce processus est un processus qui n’a ni début, ni fin. C’est un processus continu qui, pour reprendre l’expression de Nietzsche, se caractérise en quelque sorte par « l’éternel retour » du même. Tout ce qui y est produit est destiné à être consommé. Rien n’y est permanent ou destiné à durer. Le travail est itératif, cyclique, circulaire.

 

Hannah Arendt remarque également que l’animale laborans (l’animal qui travaille) est toujours un être solitaire. Dans le travail, l'individu n’est considéré que comme un membre de l’espèce. Il est interchangeable avec tout autre.Il est anonyme, sans "individualité", replié sur la nécessité de satisfaire ses besoins et ceux de son espèce.

 

 

 

L’oeuvre

 

Tant qu’on reste à la simple sphère du travail, aucun monde ni aucune individualité ne peut se faire jour.

 

L’œuvre correspond à l’édification d’un monde non naturel, bâti contre la nature. L'homme oeuvre lorsqu'il fabrique des objets faits pour durer et non des produits de consommation. Alors que le travail correspondait à la condition d’organisme vivant, l’œuvre correspond à la condition d’appartenance au  monde.

 

Les objets seront donc au monde ce que les produits de consommation sont à la vie : ils sont la condition indispensable à durabilité du monde. Œuvrer consiste donc à instaurer un cadre humanisé qui soit plus permanent, plus durable que la vie d’un être humain.

 

Contrairement au travail, l’œuvre connaît un début et une fin. Elle s’inscrit dans une temporalité qui n’est plus cyclique mais qui distingue un passé, un présent et un futur.  Se réalisant contre la nature par l’imposition d’un modèle qui lui est extérieur, l’œuvre est toujours destructrice du point de vue de la nature. L’homo faber est donc nécessairement l’homme de la maîtrise. Il est cet être qui impose en toute souveraineté sa marque, sa volonté à la nature.

 

 

Cependant comme dans le travail la condition de l’homo faber se caractérise encore par l’isolement.

bien que le fabricant soit en rapport avec ses semblables sur la place du marché, par l’intermédiaire de ses objets et de l’échange, ce n’est pas l’homme que l’acheteur vient voir, mais ses produits.

Même si le monde de l'oeuvre est la condition nécessaire à l'instauration d'une communauté humaine, l’œuvre est a-politique. Elle ne suffit pas pour constituer ce monde dans lequel les hommes ont des relations entre eux. Dans le monde de l’œuvre, l’homme  d’abord en relation à l’objet.

 

Pour construire un monde politique, il faudra que les hommes s'inscrivent dans un autre registre d'activité : celui de la parole etde l'action. Etablir à quelles conditions ce monde proprement humain de la parole et de l'action est possible, sera l'objet central du livre La condition de l'homme moderne. (A suivre...)

 

mots clés : travail, oeuvre, vie, monde

 


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Mardi 30 avril 2013 2 30 /04 /Avr /2013 11:08

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Andy Goldsworthy

 

 

 

 

« Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l'économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l'homme de devenir une malédiction pour lui. La thèse liminaire de ce livre est que la promesse de la technique moderne s'est inversée en menace, ou bien que celle-ci s'est indissolublement liée à celle-là. Elle va au-delà du constat d'une menace physique. La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné par la démesure de son succès, qui s'étend maintenant également à la nature de l'homme lui-même, le plus grand défi pour l'être humain que son faire ait jamais entraîné. »

Hans Jonas, Préface, Le principe de responsabilité,

Éthique pour la civilisation technologique.

 

 

Les progrès des  sciences et des techniques ont doté l'homme d'une puissance inégalée sur la nature et  les autres espèces vivantes. Pendant longtemps l'homme est resté aveugle aux conséquences de l'utilisation de cette sur-puissance. Mais aujourd'hui le temps de l'aveuglement semble révolu. L'homme est devenu une menace non seulement pour lui-même mais pour la biosphère toute entière. Les Lumières se sont donc changées en leur contraire. 

 

Deux facteurs expliquent cette évolution :

 

- 1) Un facteur démographique : 

Notre accroissement biologique très rapide risque de nous conduire a la catastrophe. Les besoins organiques des populations menacent d'excéder les ressources alimentaires de la planète.

 

- 2) L'évolution qualitative de  notre puissance technologique au XX° siècle : 

Les interventions de l’homme ont pénétré jusqu’au niveau moléculaire. L’homme peut désormais créer une matière qui n’a jamais exister, modifier les formes de la vie, libérer de nouvelles forces. Cette capacité de créer  au « cœur » même des choses conduit à l’apparition de nouveaux dangers, liés à cette nouvelle puissance. Parmi les nouveaux dangers, l’un d’entre eux consiste à charger l’environnement de substances dont son métabolisme ne peut pas venir à bout. Ainsi à la dévastation mécanique de la nature vient s’ajouter l’intoxication chimique et radioactive. Un autre danger se profile,  lié aux avancées en biologie qui permettent désormais de bricoler l'homme lui-même.

 


Cette situation est inédite et n'a pas d'équivalent dans l'expérience passée. Aucune sagesse héritée, aucune  éthique traditionnelle ne peut nous fournir les normes du "bien" et du "mal" auxquelles conformer notre action. Devant la menace, les hommes doivent désormais comprendre et accepter  qu'ils ne  ne doivent pas réaliser tout ce qu'ils sont en mesure d’accomplir, tant sur le plan technique que sur le plan pratique. L'évolution technique nécessite aujourd'hui une nouvelle éthique s'appliquant à des domaines radicalement nouveaux.




• La théorie de Hans Jonas se fonde sur le présupposé anthropologique suivant : 

L’homme est doté d’une part, de la connaissance et d’autre part de la liberté, c’est-à-dire de la possibilité d’agir de telle ou telle façon, est responsable de son action, il ne peut pas s’y dérober. Or le corrélât de la liberté est la responsabilité. Ce qui fait de  l'homme un être moral, le seul être moral sur la planète. 


L'accroissement de notre puissance a pour origine l'accroissement de la connaissance humaine. Mais si notre faculté de discernement a augmenté, en revanche notre faculté d'agir en fonction de ce discernement a décliné. L'exploitation abusive de la nature est devenue pour les hommes - et plus particulièrement les hommes de la société occidentale - une habitude de vie tellement ancrée en nous qu'il est devenu impossible de nous en libérer. Le problème c'est que ce mode de vie n'est plus tenable.


Cependant l'accroissement de la connaissance nous donne en même temps la possibilité de calculer les effets globaux à venir et nous ouvre les yeux. Nous devons aujourd'hui reconnaître que c'est à cause de l'homme que tout est en jeu et que l'homme seul porte la responsabilité du désastre en cours.

 

L'accroissement du champ de notre liberté, a accru celui de notre responsabilité. Les effets de l'activité humaine sont devenus tels que désormais nous ne sommes plus seulement responsables à l’égard du proche et du prochain, mais aussi à l’égard du lointain, c’est-à-dire des générations futures dont « nous n’avons pas le droit d’hypothéquer l’existence par notre simple laisser-aller ». [Cette dimension du lointain n’est apparue qu'après la seconde guerre mondiale, dès lors que l’homme « est lui-même devenu une force de la nature de premier ordre » susceptible de remettre en question l’existence des générations à venir (l’utilisation de la bombe atomique à Hiroshima) ou de la dignité humaine (Auschwitz).]

 

Ainsi notre  liberté porte en elle des obligationsLa première obligation dans l’exercice de la liberté est de s’imposer des limites. Car il ne peut y avoir de liberté sans limitations. De même que l’obligation d’une limitation volontaire dans la relation des hommes entre eux est indispensable à l’établissement d’une société, de même il est nécessaire d’établir une limitation dans la relation de l’humanité à la nature. Notre obligation nous dit qu'il faut réduire notre consommation pour le bien de l’humanité future.

Désormais la multiplicité de la vie qui surgit d'un effort infini du devenir doit  être considérée comme un bien ou une "valeur en soi", revêtant l'éthique d'une dimension quasi cosmique qui va bien au-delà de tous les rapports d'homme à homme. 

 

 

La nouveauté de la réflexion éthique proposée par Hans Jonas consiste en ce qu’elle ne se contente plus de considérer les relations d’homme à homme aujourd'hui , mais elle entend cerner aussi les relations de l’homme aux générations à venir, ainsi que les relations de l'homme à la nature.

 

Ce qui est en jeu aujourd'hui ce n'est plus le devoir être de l'homme, la qualité morale de ses actes dans son rapport à autrui, mais son existence même. La question cruciale n'est plus de savoir comment les hommes doivent se comporter les uns vis-à-vis des autres mais  s'il doit y voir des hommes sur la planète?

 

Le problème est que notre nature morale n’est pas équipée en vue de cette fin (le lointain) comme elle l’est pour la relation de proximité entre les hommes. Dans les relations inter-subjectives, des sentiments de justice, d’amour, de respect et de compassion sont ré-activés par la réalité de l’être-ensemble- et nous aident à sortir de l’étroitesse de l’égoïsme.


 De tels principes n'existent pas en ce qui concerne notre relation à la nature. Au contraire, l'exercice du pouvoir de l'homme contre la nature est un principe même du vivant. Il est dans la nature de l'homme de métaboliser la nature pour subvenir à ses besoins.


 En ce qui concerne notre relations aux génération à venir, Hans Jonas fait cependant  l'hypothèse que la relation parent-enfant pourrait être le signe qu'il existe en l'homme un sentiment archaïque où le souci de l'autre dépasse  toute immédiateté pour se projeter dans un futur qui lui est par définition étranger. L'amplification d'un tel sentiment peut nous faire espérer que les hommes soient capable de construire une nouvelle éthique qui serait un pont allant de l'éthique du prochain à l'éthique du lointain, de ce que l'on connaît à ce qu'on ne peut qu'imaginer mais dont nous savons qu'il est confié à notre puissance et notre liberté.




• Depuis la publication du Principe de responsabilité  en 1979, la situation n’a fait qu’empirer, ceci en dépit d’une prise de conscience accrue du danger. 

 

Pour survivre nous aurions besoin d'un nouvel ascétisme que l'on pourrait résumer par l'impératif  «Sache te modérer ! . Mais quelle politique est susceptible d’imposer ce nouvel « ascétisme » sans lequel il n’y a pas d’espoir ? 

 

Dans un premier temps H. Jonas avait estimé que l’expérience marxiste et socialiste, c’est-à-dire celle d'un ordre économique récusant la notion de profit, avait davantage de chances pour imposer à la société une « pauvreté librement consentie ».  A sa grande déception, il fut obligé de reconnaître que la vision utopique marxiste d’une société plus juste avait « lamentablement échoué », ces sociétés ayant elles-mêmes cédé à la fascination du progrès technique. De plus, on ne pouvait que constater que les ravages imposés à l’environnement dans les pays de l’Est étaient bien pire qu’ailleurs.

 

Cette expérience amenait donc à la conclusion que  l’utopie d’une société libérée par la technique héritée de Francis Bacon au XVI° siècle et développé XX° siècle par Ernst Bloch dans son livre Le principe d’espérance, n’était donc pas viable.


Par ailleurs il nous est impossible de suspendre l'exploitation technique de la nature.  Que faire ?

 

 

H. Jonas ne se fait pas beaucoup d’illusion sur la bonne volonté des hommes. Aussi pour que les hommes accèdent à cette responsabilité « prévisionnelle », il table sur la peur  que peuvent générer des catastrophes telles que celle de Tchernobyl ou Fukushima. 

«  Il est beaucoup plus probable que la peur obtienne ce que la raison n’a pas obtenu et qu’elle parvienne à ce à quoi la raison n’est pas parvenue. Paradoxalement, l’espoir réside à mes yeux dans l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes ».

Seules des catastrophes pourront nous imposer de modifier nos habitudes de vie, nous faire renoncer à la frénésie de la consommation au profit d’un idéal supérieur, l’aspiration vers le futur, car « qui n’est pas directement menacé ne se décide pas à réformer radicalement son mode de vie. En revanche quand la menace se fait pressante, il en va autrement, tant sur le plan individuel, que collectif ».

 

Aujourd’hui les menaces qui pèsent sur les générations à venir ne semblent malheureusement pas assez pressantes et ne suffisent pas à inciter les hommes à modifier leurs comportements.


« L'euphorie du rêve faustien s'est dissipé et nous nous sommes réveillés dans la lumière diurne et froide de la peur. Il ne faut pourtant pas céder au fatalisme., la panique apocalyptique ne doit jamais nous faire oublier que la technique est l'oeuvre de notre propre liberté humaine et que ce sont les actions engendrées par cette liberté qui nous ont conduit au point où nous en sommes actuellement. Et ce sont lesdites actions qui décideront de l'avenir global qui, pour la première fois, est aux mains de cette même liberté - laquelle subsiste en dépit des contraintes qu'elle se crée en continuant en emprunter la même voie-. » Hans Jonas, Technique, liberté et obligation , 1987



mots clés : technique, responsabilité, catastrophe, liberté



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