Note de lecture : la distinction entre le travail et l'oeuvre chez H. Arendt

Publié le 5 Mai 2013

 

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S. Salgdo, Mine d'or de Srra Pelada, Brésil

 

 

 

Hannah Arendt, dans son livre La condition de l’homme moderne opère une distinction fondamentale entre le travail de l’œuvre.

 

« La distinction que je propose entre le travail et l’œuvre n’est pas habituelle. Les preuves phénoménales en sa faveur sont trop évidentes pour passer inaperçues. Mais historiquement,[…] on ne trouve à peu près rien pour l’appuyer, ni dans la tradition politique pré-moderne, ni dans le vaste corpus des théories postmodernes du travail. En face de cette rareté, il y a cependant un témoignage obstiné et très clair : le simple fait que toutes les langues européennes possèdent deux mots étymologiquement séparés pour désigner ce que nous considèrerons aujourd’hui comme une seule et même activité, et conservent ces mots bien qu’on les emploie constamment comme synonymes. »

 

Le langage commun est  la sédimentation d’expériences humaines. Il est donc un témoignage important pour comprendre la condition humaine car l’histoire des mots est aussi l’histoire de nos expériences communes. Ainsi l’existence de deux termes « travail » et « œuvre » fait signe vers deux expériences distinctes, que l’on a oubliées puisque aujourd’hui nous tendons à tenir ces termes pour synonymes, mais qu’il nous faut retrouver si l’on comprend la spécificité de l’homme dans son activité de fabrication et de production.

 

Le travail

 

Pour Hannah Arendt le travail - que l’on définit généralement comme la relation première de l’homme à la nature ou l’activité par laquelle l’homme transforme les choses de la nature pour produire des biens utiles à son existence - le travail  est corrélatif du cycle biologique de la vie. Il est immergé dans la nature, il correspond à la condition d’organisme vivant et ne possède rien de spécifiquement humain. Il constitue le préalable de toute activité.

 

• Cette conception du travail comme relation primordiale de l'homme à la nature était déjà présente dans la conception hégélienne du désir.  Le désir est une caractéristique du vivant. Tout organisme vivant désire être et désire ce qui n'est pas lui pour être.

L’homme  transforme la nature pour satisfaire ses besoins. Cette transformation est fondamentalement négative et destructrice. Ainsi en travaillant l’homme  (comme n'importe quel organsime vivant) « métabolise »  la nature qui devient une ressource indispensable à sa survie.

Ce processus est un processus qui n’a ni début, ni fin. C’est un processus continu qui, pour reprendre l’expression de Nietzsche, se caractérise en quelque sorte par « l’éternel retour » du même. Tout ce qui y est produit est destiné à être consommé. Rien n’y est permanent ou destiné à durer. Le travail est itératif, cyclique, circulaire.

 

Hannah Arendt remarque également que l’animale laborans (l’animal qui travaille) est toujours un être solitaire. Dans le travail, l'individu n’est considéré que comme un membre de l’espèce. Il est interchangeable avec tout autre.Il est anonyme, sans "individualité", replié sur la nécessité de satisfaire ses besoins et ceux de son espèce.

 

 

 

L’oeuvre

 

Tant qu’on reste à la simple sphère du travail, aucun monde ni aucune individualité ne peut se faire jour.

 

L’œuvre correspond à l’édification d’un monde non naturel, bâti contre la nature. L'homme oeuvre lorsqu'il fabrique des objets faits pour durer et non des produits de consommation. Alors que le travail correspondait à la condition d’organisme vivant, l’œuvre correspond à la condition d’appartenance au  monde.

 

Les objets seront donc au monde ce que les produits de consommation sont à la vie : ils sont la condition indispensable à durabilité du monde. Œuvrer consiste donc à instaurer un cadre humanisé qui soit plus permanent, plus durable que la vie d’un être humain.

 

Contrairement au travail, l’œuvre connaît un début et une fin. Elle s’inscrit dans une temporalité qui n’est plus cyclique mais qui distingue un passé, un présent et un futur.  Se réalisant contre la nature par l’imposition d’un modèle qui lui est extérieur, l’œuvre est toujours destructrice du point de vue de la nature. L’homo faber est donc nécessairement l’homme de la maîtrise. Il est cet être qui impose en toute souveraineté sa marque, sa volonté à la nature.

 

 

Cependant comme dans le travail la condition de l’homo faber se caractérise encore par l’isolement.

bien que le fabricant soit en rapport avec ses semblables sur la place du marché, par l’intermédiaire de ses objets et de l’échange, ce n’est pas l’homme que l’acheteur vient voir, mais ses produits.

Même si le monde de l'oeuvre est la condition nécessaire à l'instauration d'une communauté humaine, l’œuvre est a-politique. Elle ne suffit pas pour constituer ce monde dans lequel les hommes ont des relations entre eux. Dans le monde de l’œuvre, l’homme  d’abord en relation à l’objet.

 

Pour construire un monde politique, il faudra que les hommes s'inscrivent dans un autre registre d'activité : celui de la parole etde l'action. Etablir à quelles conditions ce monde proprement humain de la parole et de l'action est possible, sera l'objet central du livre La condition de l'homme moderne. (A suivre...)

 

mots clés : travail, oeuvre, vie, monde

 

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #lectures

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