Lecture : L'allégorie de la caverne de Platon, traduction d'Alain Badiou (2012)

Publié le 6 Novembre 2012

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L’allégorie de la caverne


  (La République LVII, Platon)

 

traduction Alain BADIOU, ed. Fayard 2012

 


 Dans cette traduction Alain Badiou nous propose une lecture contemporaine du texte de Platon, sans pour autant trahir le texte original 


 

- … │Le monde de la caverne│Imaginez une gigantesque salle de cinéma. En avant l’écran, qui monte jusqu’au plafond, mais c’est si haut que tout se perd dans l’ombre, barre toute vision d’autre chose que lui-même. La salle est comble. Les spectateurs sont, depuis qu’ils existent, emprisonnés sur leur siège, les yeux fixés sur l’écran, la tête tenue par des écouteurs rigides qui leur couvrent les oreilles. Derrière ces dizaines de milliers de gens cloués à leur fauteuil, il y a, à hauteur des têtes une passerelle en bois, parallèle à l’écran sur toute sa longueur. Derrière encore, d’énormes projecteurs inondent l’écran d’une lumière blanche quasi insupportable.

 

- Drôle d’endroit ! dit Glauque

 

- Guère plus que notre Terre…Sur la passerelle circulent toutes sortes d’automates, de poupées, de silhouettes  en carton, de marionnettes, tenus et animés par d’invisibles montreurs ou dirigés par télécommande. Passent et repassent ainsi des animaux, des brancardiers, des porteurs de faux, des voitures, des cigognes, des gens quelconques, des militaires en armes, des bandes de jeunes des banlieues, des tourterelles, des animateurs culturels, des femmes nues… Les uns crient, les autres parlent, d’autres jouent  du piston ou du bandonéon, d’autres ne font que se hâter en silence. Sur l’écran on  voit  les ombres que les projecteurs découpent dans ce carnaval incertain. Et, dans les écouteurs, la foule immobile entend bruits et paroles.

 

 

- Mon Dieu ! ponctue Amantha. Etrange spectacle, plus étrange encore que les spectateurs !

 

- Ils nous ressemblent. Voient-ils, d’eux–mêmes, de leurs voisins, de la salle et des scènes grotesques de la passerelle, autre chose que les ombres projetées sur l’écran par le torrent des lumières ? Entendent-ils autre chose que ce que diffuse leur casque ?

 

- Certainement rien, s’exclame Glauque, si leur tête est immobilisée depuis toujours en direction du seul écran, et leurs oreilles bouchées par les écouteurs !

 

- Et c’est le cas. Ils n’ont donc aucune autre perception du visible que la médiation des ombres, et nulle autre de ce qui est dit que celle des ondes. Si même on suppose qu’ils inventent des moyens de discuter entre eux, ils attribuent nécessairement le même nom à l’ombre qu’ils voient qu’à l’objet, qu’ils ne voient pas, dont cette ombre est l’ombre ;

 

- Sans compter, ajoute Amantha, que l’objet sur la passerelle, robot ou marionnette, est déjà lui-même une copie. On pourrait dire qu’ils ne voient que l’ombre d’une ombre.

 

- Et, complète Glauque, qu’ils n’entendent que la copie numérique d’une copie physique des voix humaines.

 

- Eh oui ! Ces spectateurs captifs n’ont aucun moyen de conclure que la matière du Vrai est autre chose que l’ombre d’un simulacre. Mais que se passerait-il si, chaînes brisées et aliénation guérie, leur situation changeait du tout au tout ? Attention ! Notre fable prend un tour très différent.

 La libération, l’ascension vers la contemplation du Vrai Imaginons qu’on détache un spectateur, qu’on le force soudain à se lever, à tourner la tête à droite et à gauche, à marcher à regarder la lumière qui jaillit des projecteurs. Bien sûr il va souffrir de tous ces gestes inhabituels. Ebloui par les flots lumineux, il ne peut pas discerner tout ce dont, avant cette conversion forcée, il contemplait tranquillement les ombres. Supposons qu’on lui explique que sa situation ancienne ne lui permettait de voir que l’équivalent, dans le monde du néant, des bavardages, et que c’est maintenant qu’il est proche de ce qui est, qu’il peut faire face à ce qui est, en sorte que sa vision est enfin susceptible d’être exacte. Ne serait-il pas stupéfait et gêné ? Ce sera bien pis si on lui montre, sur la passerelle, le défilé des robots, des poupées, des pantins et des marionnettes, et qu’à grand renfort de questions on tente de lui faire dire ce que c’est. Car à coup sûr les ombres antérieures seront encore, pour lui plus vraies que tout ce qu’on lui montre.

 

- Et, remarque Amantha, en un certain sens elles le sont : une ombre que valide une expérience répétée n’est-elle pas plus « réelle » qu’une soudaine poupée dont on ignore la provenance ?

 

Immobile, agacé autant qu’émerveillé, Socrate fixe Amantha en silence. Puis :

 

- Sans doute faut-il aller au bout de la fable avant de conclure quant au réel. Supposons que l’on contraigne notre cobaye à regarder fixement les projeteurs. Les yeux lui font atrocement mal, il veut fuir, il veut retrouver ce qu’il supporte de voir, ces ombres dont il estime que leur être est bien plus assuré que celui des objets qu’on lui montre. Alors de rudes gaillards, payés par nous le tirent sans ménagement dans les travées de la salle. Ils lui font passer une petite porte latérale jusqu’ici dissimulée. Ils le jettent dans un tunnel crasseux par lequel on débouche en plein air, sur les flancs illuminés d’une montagne au printemps. Ebloui, il couvre ses yeux d’une main faible ; nos agents le poussent sur la pente escarpée, longtemps, toujours plus haut ! Encore ! Ils arrivent au sommet, en plein soleil, et là les gardes le lâchent, dévalent la montagne et disparaissent. Le voici seul au centre d’un paysage illimité. L’excès de lumière dévaste sa conscience. Et comme il souffre d’avoir été ainsi traîné, malmené, exposé ! Comme il hait nos mercenaires ! Peu à peu, cependant il essaie de regarder vers les crêtes, vers les vallées, le monde éblouissant. Il est d’abord aveuglé par l’éclat de toute chose et ne voit rien de tout ce dont nous disons communément : « Cela existe, cela est vraiment là. » Ce n’est pas lui qui pourrait dire, comme Hegel devant la Jungfrau, et d’un ton méprisant, « das ist » : cela ne fait qu’être. Il essaie cependant de s'habituer à la lumière. Après bien des efforts, sous un arbre isolé, il finit par discerner le trait d’ombre du tronc, la découpe noire des feuilles qui lui rappellent l’écran de son ancien monde. Dans une flaque au pied d’un rocher, il arrive à percevoir le reflet des fleurs et des herbes. De là, il en vient aux objets eux-mêmes. Lentement il s’émerveille des buissons, des sapins, d’une brebis solitaire. La nuit tombe. Levant les yeux vers le ciel, il voit la lune et les constellations, il voit encore se lever Vénus. Assis raide sur une vieille souche, il guette la radieuse. Elle émerge de ses derniers rayons et, de plus en plus brillante, décline et s’abîme à son tour. Vénus ! Enfin, un matin, c’est le soleil, non dans les eaux modifiables, ou selon son reflet tout extérieur, mais le soleil lui-même, en soi et pour soi, dans son propre lieu. Il le regarde, il le contemple dans la béatitude qu’il soit tel qu’il est.

 

- Ah, s’écrie Amantha, quelle ascension vous nous décrivez ! Quelle conversion !

 

- Merci, jeune fille. Ferais-tu comme lui ? Car notre anonyme, appliquant sa pensée à ce qu’il voit, démontre que de la position apparente du soleil dépendent les heures et les saisons, et qu’ainsi l’être-là du visible est suspendu à cet astre, si bien qu’on peut dire : oui le soleil est le régent de tous les objets dont nos anciens voisins, les spectateurs de la grande salle fermée, ne voient que l’ombre d’une ombre. Evoquant ainsi sa première demeure – l’écran, le projecteur, les images artificielles, ses compagnons d’imposture -, notre évadé involontaire se réjouit d’en avoir été chassé et prend en pitié tous ceux qui sont restés cloués sur leurs fauteuils de visionnaires aveugles.

 

-  La pitié, objecte Amantha, est rarement bonne conseillère.

 

-  Ah, répond Socrate en la fixant de ses petits yeux noirs et durs, tu es bien une jeune fille : violente et sans pitié. Revenons donc à la pensée pure. Dans le royaume des artifices, dans la caverne du semblant, qui donc avait le premier rôle ? Qui pouvait se flatter de l’emporter sur les autres, sinon celui dont l’œil perçant et la mémoire sensible enregistreraient les ombres passagères – repérant celles qui revenaient souvent, celles qu’on voyait rarement, celles qui passaient groupées ou toujours solitaires – le plus apte en somme à percevoir ce qui allait survenir sur la surface contraignante du visible. Croyez-vous que notre évadé, après avoir contemplé le soleil, serait jaloux de ces devins du jeu des ombres ? Qu’il envierait leur supériorité et désirerait jouir des avantages qu’ils en retirent si grands soient-ils ? Ne serait-il pas plutôt comme Achille dans l’Iliade, qui préfèrerait cent fois être un serviteur attaché à la glèbe et à la charrue plutôt que de vivre, comme il le faisait, dans une somptuosité purement illusoire ?

 

-  Oh ! Socrate ! Je vous voit avec ravissement vous cacher, vous aussi, derrière Homère, se moque Amantha.

 

-  Je suis grec après tout, murmure Socrate sur la défensive.

 

- le retour dans la caverneSi nous imaginions, coupe Glauque redoutant une querelle, que notre évadé, redescend réellement dans la caverne ?

 

-  Il y sera forcé, dit gravement Socrate. En tout cas, s’il regagne sa place, ce sont cette fois les ténèbres qui, après l’illumination solaire, l’aveuglent soudain. Et si, avant même que ces yeux soient réaccoutumés à l’ombre, il entre en compétition avec ses anciens voisins, qui n’ont jamais quitté leur fauteuil, pour anticiper le devenir de ce qui est projeté sur l’écran, il sera à coup sûr le comique de la rangée. On murmurera partout qu’il n’est sorti et monté si haut que pour revenir myope et stupide. Conséquence immédiate : plus personne n’aura la moindre envie de l’imiter. Et si, hanté par le désir de partager avec eux l’Idée du soleil, l’Idée du Vrai visible, il tente, lui de les détacher et de les conduire pour que, comme lui, ils sachent ce que c’est que le jour nouveau, je crois qu’on s’emparera de lui et qu’on le tuera.

 

- Vous y allez fort ! dit Glauque.

 

- C’est qu’un de ces devins minables dont se moquait hier soir ta sœur me l’a annoncé : on me tuera moi Socrate, parce qu’à soixante-dix ans je m’obstinerai encore à demander où est la sortie de ce monde obscur, où est le vrai jour.

 


 

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Sue Webster et Tim Noble

 

Liens :     

L'Allégorie de la Caverne, Platon (La république LVII)  

Lecture : A propos de l'Allégorie de la caverne, Julia Annas

 


mots clés : allégorie de la caverne

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #lectures

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Judé SOGOBA 23/10/2014 13:05

Cet article est bien commenté,...le retour du prisonnier dans la caverne serait une très grande chose.il sera considéré comme un injuste car dans une société injuste ,le juste est injuste. Judé SOGOBA Etudiant en philosophie

Philoblog 23/10/2014 15:30

Effectivement le philosophe qui revient dans la caverne peut être considéré comme un "injuste" par les autres prisonniers. Ce qui ouvre la question : la justice est-elle une affaire de point de vue ou de conventions comme dirait Calliclès. Du point de vue de Calliclès, si tout n'est que conventions alors la justice peut-être réalisée dans la caverne. Le philosophe peut aussi être considéré comme un fou ou un insensé.
Merci judé pour ce commentaire très stimulant :-)