Lecture : A propos de l'Allégorie de la caverne, Julia Annas

Publié le 26 Octobre 2012

   

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A ma connaissance, la seule transcription visuelle réussie des éléments métaphoriques de la Caverne est celle du film de Bernardo Bertolucci, Le Conformiste ( ...) Ce film vaut la peine d'être étudié brièvement parce qu'il met en lumière de deux façons très intéressantes des questions que nous pourrions bien oublier si nous ne faisons porter notre attention que sur "la théorie des Formes".

 

     D'une part, bien qu'elle représente la condition générale des gens "semblables à nous" (La République 515a), la Caverne comporte des caractéristiques qui laissent à penser qu'il s'agit d'une société particulièrement mauvaise. La condition humaine n'est pas un vide social : il y a dans la Caverne, en plus des prisonniers, des gens qui les manipulent. Les prisonniers sont emprisonnés dans un système politique donné ; d'un point de vue politique ce sont des conformistes.

 

Le protagoniste du film de Bertolucci, Marcello est un conformiste de l'Italie de Mussolini. L'Italie fasciste est portée à l'écran par des images, des reflets, des apparences fragmentées. Une telle société nous donne un modèle particulièrement adéquat du genre de société que voyait Platon en l'Athènes de son époque ; une société préoccupée par la surface et la bella figura,impressionnée par des projets malsains et tape-à-l'oeil ; une société dans laquelle ce qui importait ce n'était pas la vérité, mais le fait de présenter une "bonne image publique" et de manipuler l'opinion publique (cf. Gorgias, 517a-519d). Une telle société n'avait en rien intérêt à encourager ses concitoyens à développer leur propres vues sur la morale ; elle avait intérêt au contraire à favoriser la conformité à l'opinion reçue en assurant sa domination sur les "média" (comme nous disons aujourd'hui), et en faisant en sorte que les gens ne se préoccupent que des images qui leur sont offertes, et ne voient pas le besoin d'une réponse morale positive qui leur appartiendrait en propre.

 

La manière dont Bertolucci développe la Caverne de Platon montre à quel point un individu est incité à choisir entre de fausses alternatives et à accomplir des actes dont il peut voir qu'ils sont indignes de lui, s'il vit dans une société qui récompense des valeurs fausses et superficielles, et encourage les gens à faire un usage cynique de leurs capacités.  C'est un aspect de la Caverne qu'il est facile de manquer si l'on concentre son attention sur la lutte du philosophe pour devenir un homme éclairé ; mais Platon n'oublie pas l'importance de la société et du pouvoir formateur qu'elle exerce sur le genre de vie des hommes. Il se préoccupe à tel point de réformer l'éducation pour produire des hommes bons que nous sommes fondés à voir dans la Caverne, non seulement un élément qui concerne l'humanité en général, mais aussi une description de la fausse éducation de la mauvaise société.


 

 

 

 

Le conformiste présente également de l'intérêt parce qu'il fait une forte utilisation de l'image de Platon, caractéristique du XX° siècle mais qui s'avère éminemment antiplatonicienne. En effet Marcello fait bien à la fin la douloureuse conversion vers le feu, et il ne fait aucun doute que, dût-il lui en coûter énormément, il ne vivra plus selon des valeurs dont il peut voir qu'elles sont factices. Mais ce film, si conscient soit-il de l'importance de la société, impute le début de la libération intellectuelle de Marcello au fait qu'il prend conscience de certains faits particuliers qui le concerne et réagit à leurs conséquences. Son impuissance à effectuer des choix moraux authentiques provient de l'incapacité dans laquelle il se trouve d'affronter les vérités qui le concernent et dont il se refuse à reconnaître les conséquences. La connaissance que le film présente comme une conversion vers le feu, c'est la connaissance de soi ; on nous laisse entendre que c'est parce qu'ils nient les vérités qui les concernent que les hommes mènent des vies inauthentiques fragmentées, non intégrées et consacrées à la poursuite de valeurs fausses et superficielles. C'est un point de départ qui nous paraît naturel. Nous avons tendance à penser que la sagesse à pour fondement la connaissance de soi et que son commencement consiste à admettre tel ou tel fait qui nous concerne. Il nous paraît naturel d'estimer que la conscience aveugle des prisonniers, de leur échec à reconnaître l'état dans lequel ils se trouvent, est due à leur ignorance des façons dont leur vie est déformée par la manipulation des autres. Ils s'ignorent eux-mêmes. Mais il importe de voir que Platon ne raisonne pas ainsi. Si les prisonniers sont bien ignorants de leur nature et de leurs besoins réels, aucun rôle théorique n'est  imparti à une prise de conscience théorique par les individus de ces besoins et de cette nature par tel ou tel fait qui les concerne. La connaissance à laquelle s'éveille les prisonniers est impersonnelle ; l'examen individuel de soi n'y prend aucune part. Platon n'accorde aucune valeur théorique aux faits qui concernent tel ou tel individu en particulier. La mystérieuse délivrance des prisonniers hors de leurs liens doit s'effectuer au moyen d'études impersonnelles et abstraites comme les mathématiques. L'ascension hors de la Caverne n'apporte à l'individu ni intérêt, ni accomplissement propre, ni même la satisfaction de s'être dépouillé de rôles inauthentiques. Platon prend bien soin de souligner à quel point quiconque entreprend cette ascension se trouve en butte à l'hostilité des autres hommes, et combien il leur paraît excentrique. Le point culminant de tout le voyage est la compréhension de la forme du Bien - qui n'est précisément pas ce qui serait bon pour celui qui la cherche, ni bon pour les autres, ni bon par rapport à quoi que ce soit ; il s'agit de ce qui est purement et simplement bon, absolument, d'une manière totalement impersonnelle et qui ne fait aucune différence entre les individus.

 

Julia ANNAS, Introduction à la lecture de Platon (1994)

 

 

 

 

 

 

 

      liens 

Lectures : L'allégorie de la caverne de Platon, traduction d'Alain Badiou (2012)

L'Allégorie de la Caverne, Platon (La république LVII)

 

 

mots clés : allégorie de la caverne, conformisme, vérité, morale, bien

Rédigé par Aline Louangvannasy

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