L'ironie : le masque de Socrate

Publié le 17 Octobre 2012

 

«Il est significatif, écrit Nietzsche¹, que Socrate ait été le premier Grec illustre qui était laid.» « Tout en lui est excessif, bouffon, caricatural...²» Il évoque « ses yeux d'écrevisse, sa bouche lippue, sa bedaine.¹» Il se complaît à raconter ce que le physionomiste Zopyre avait dit à Socrate, qu'il était un monstre et qu'il cachait en lui les pires vices et les pires appétits, à quoi Socrate ce serait contenté de répondre : « Comme tu me connaît bien.» "

Pierre Hadot, Éloge de Socrate, ed. Allia 2004

 

Notes :

1. F. Nietzsche, Socrate et la tragédie

2. F. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, "Le problème de Socrate"

Socrate est un personnage paradoxal.

A une époque où l'on vit dans le culte de l'apparence, où l'on célèbre la beauté des corps et où l'on voit une correspondance entre la beauté physique et la beauté de l'âme, le premier trait marquant qui vient à l'esprit de tous à propos de Socrate, c'est sa laideur physique.

Jules Dalou, Le triomphe de Silène (Jardin du Luxembourg).

Jules Dalou, Le triomphe de Silène (Jardin du Luxembourg).

Il est intéressant de noter que cette sculpture fit scandale lorsqu'elle fut présentée pour la première fois au salon de 1885, le public trouvant cette sculpture vulgaire et obscène, indigne d'être exposée dans un jardin public à la vue de tous. Des pétitions furent alors adressées au Préfet de Paris pour censurer l'oeuvre.

Dans Le Banquet,  de Platon compare Socrate à un Silène.

Les Silènes étaient, dans la représentations populaire, des démons, moitiés animaux, moitiés humains, qui formaient le cortège de Dyonisos (dieu de la vigne et du vin et de ses excès, mais aussi du théâtre). Ils représentent la rudesse de la nature, la bestialité, la négation de la culture et de la civilisation, la bouffonnerie grotesque.

Mais pour Platon cette figure de Silène n'est qu'une apparence, une apparence qui cache autre chose. Ainsi lorsqu'Alcibiade arrive à la fin du Banquet, il fait l'éloge de Socrate et le compare cette fois-ci aux Silènes qui servent de coffrets pour déposer des figurines des dieux.La La laideur de Socrate n'est donc  qu'un masque.

Nous nous trouvons alors devant un deuxième paradoxe. Après la laideur, ce qui caractérise Socrate,  c'est la  la dissimulation : Socrate se masque lorsqu'il philosophe et sert de masque aux autres.

C'est cette attitude que l'on désigne par  l'expression d'ironie socratique.

Qu'est-ce que l'ironie ?

 

Dans l'art du discours, l'ironie se manifeste par une tendance à feindre de donner raison à l'interlocuteur, à faire semblant  d'adopter le point de vue de l'adversaire. L'ironie consiste donc pour Socrate à employer des mots ou à développer des discours que l'on s'attendrait plutôt à trouver dans la bouche de son interlocuteur.

Ainsi lorsque Socrate dialogue, il se fait passer pour quelqu'un de tout à fait ordinaire, voire même de  superficiel.

« Il passe son temps à faire le naïf et l'enfant avec les gens». « ...ses discours sont.....absolument ridicules. Il nous parle d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers...il à l'air de répéter toujours la même chose, si bien qu'il n'y a au monde, pas d'ignorant ou d'imbécile qui ne fasse de ses discours un objet de dérision».

Platon, Le Banquet.

 

Socrate trouve ses interlocuteurs dans la rue, sur les marchés, dans les ateliers d'artisan, dans les boutiques. Ce sont des gens ordinaires, les sujets de conversation sont tout à fait banals.

En règle générale, Socrate fait porter la discussion sur une activité qui est familière à son interlocuteur et il cherche à définir avec lui le savoir pratique qui est requis pour exercer cette activité. Il fait semblant de vouloir apprendre quelque chose de son interlocuteur. Mais cette ignorance feinte n'est qu'un masque.

En prenant comme point de départ la position de son interlocuteur (l'ignorance), il lui fait admettre peu à peu toutes les conséquences de cette position, et il le conduit progressivement à admettre que sa position initiale était contradictoire. L'interlocuteur prend alors conscience de la manipulation dont il est l'objet, car non seulement tout le système de valeurs auquel il s'identifiait se trouve sans fondement, mais il se retourne contre lui.

En quoi consiste alors l'enseignement de Socrate ?

 

Socrate refuse d'être un maître (un enseignant) sous le prétexte qu'il n'a rien à communiquer. «Je ne sais qu'une seule chose, c'est que je ne sais pas », dit-il. N'ayant donc rien à dire Socrate, ne peut qu'interroger, questionner.

Cependant dans l'ironie, on assiste à un dédoublement de Socrate:

- a) D'une part il y a  le Socrate qui sait à l'avance comment va finir la discussion.

- b) D'autre part, il y a le Socrate qui va faire le chemin dialectique avec son interlocuteur. Car l'interlocuteur lui ne sait pas où Socrate le mène.

 

Cette idée d'accompagnement est centrale dans la démarche socratique. C'est pour cela que Socrate adopte au départ la position de son interlocuteur, afin de s'identifier à lui et d'entrer totalement dans son discours. Mais au terme du cheminement, on assiste à un retournement, l'interlocuteur troublé découvre qu'il ne sait pas et s'identifie alors à Socrate.

Tel est le sens de la maïeutique de Socrate. Socrate n'engendre rien, il se contente "d'accoucher les esprits", de les assister dans leur naissance.

La maïeutique socratique renverse complètement les rapports du maître et du disciple.

 

« Être maître, ce n'est pas trancher à coup d'affirmations, ni donner des leçons à apprendre, etc., être maître c'est vraiment être disciple. L'enseignement commence, quand toi maître, tu apprends du disciple, quand tu t'installes dans ce qu'il a compris, dans la manière dont il a compris»

S. Kierkegaard, Point de vue explicatif sur mon oeuvre

 

« Le disciple est l'occasion pour le maître de se comprendre lui-même. A sa mort, le maître n'a rien à prétendre sur l'âme du disciple, pas plus que le disciple sur celle de som maître...La meilleure façon de comprendre Socrate, c'est justement de comprendre qu'on ne lui doit rien, c'est cela que préfère Socrate et qu'il est beau d'avoir pu préférer».

S. Kierkegaard, Riens philosophiques

Socrate, penseur existentiel

 

Au terme du dialogue, la mise en question du discours débouche sur une mise en question de l'individu.

« Socrate nous entraîne dans un circuit de discours sans fin, jusqu'à ce qu'on vienne à devoir rendre raison de soi-même, aussi bien quant à la manière dont on vit présentement qu'à celle dont on a vécu son existence passée».

Platon, Lachès

 

Lorsque Hippias dit à Socrate : « au lieu de questionner toujours sur la justice, il vaudrait mieux nous dire une bonne fois pour toute ce qu'est la justice». Socrate répond : « A défaut de la parole, je fais voir ce qu'est la justice par mes actes ». (Cf. Mémorables, Xénophon).

Ce que veut dire Socrate c'est que le langage a ses limites, on ne comprendra jamais ce qu'est la justice si on ne la vit pas. C'est précisément ce que Socrate veut faire comprendre à son interlocuteur pour l'inviter à "vivre" la justice, à décider si, oui ou non, il prendra la résolution de vivre selon la conscience et la raison. L'individu est donc mis en question dans les fondements même de son action. Toutes les valeurs et l'intérêt qu'on leur accordait , sont ainsi renversés.

 

« Je n'ai nul souci de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d'argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoire en public, magistratures, coalitions, factions politiques ; je me suis engagé, non dans cette voie... mais dans celle où, à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand bien, en essayant de le persuader de se préoccuper moins de ce qu'il a que de ce qu'il est, pour se rendre aussi excellent et raisonnable que possible».

Platon, Apologie de Socrate

 

«Prends souci de toi-même», tel est le conseil que répète inlassablement Socrate.

 

Nous retrouvons ci une des raisons profondes de l'ironie socratique. Le langage direct est impuissant à communiquer l'expérience de l'exister, la conscience authentique de l'être, le sérieux du vécu, la solitude de la décision.

 

«Je crois que Socrate était profond (son ironie correspondait à la nécessité où il était de se donner un air superficiel pour rester en relation avec les hommes »

Nietzsche.

 

Ainsi pour le penseur existentiel, la banalité et le superficiel sont une nécessité vitale : il s'agit de rester en contact avec les hommes, même si ceux-ci sont inconscients. Mais ce sont aussi des artifices pédagogiques : seuls les détours et les circuits de l'ironie, le choc de l'aporie, peuvent faire accéder l'interlocuteur au sérieux de la conscience existentielle.

 

 

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #cours, #Socrate, #ironie

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mhindou delphin 09/10/2016 10:06

tres toucher par la conception socratique.elle mine d reel.bien attendu lorsqu'il parle du superficiel e la banalité