Pascal : le divertissement

Publié le 4 Février 2014

Basquiat-Philistines-1982.jpg

J.M. Basquiat, Philistines, 1982

 

Texte

 

     Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. , j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir plus demeurer en repos dans une chambre(…).

 

     Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une, bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de plus prés.

 

     Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde ; et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voila malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit.

 

Blaise Pascal

 

Vous expliquerez ce texte. La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 

 

Correction

 

 

Thème : la condition humaine

 

Question posée : Qu’est-ce qui caractérise la condition de l’homme dans ce monde ?  

 

Thèse : la condition de l’homme c’est la misère et le  malheur qui poussent les hommes à se divertir .

 

notion centrale : le divertissement.

 

Etapes de l’argumentation :

 

- 1° partie  (2 premières phrases) : Pascal pose la thèse du texte. Les hommes ne supportent pas la solitude car la solitude les renvoie à leur condition humaine. Ils ont donc besoin de se divertir pour oublier.

 

- 2° partie (dernière phrase) : Personne n’échappe au malheur de la condition humaine. Le bonheur ne réside ni dans la complète satisfaction, ni dans le divertissement. Le roi est le plus malheureux des hommes.

 

Discussion : Le texte ouvre des pistes mais ne suggère aucune réponse précise à la question qu’est-ce que le bonheur ? Comment l’homme peut-il être heureux ? La discussion qui suit l’explication de texte devra essayer de répondre à cette question.

On pouvait s’appuyer sur le travail fait sur la pensée 127 « L’homme est un roseau pensant » dans laquelle Pascal montre que malgré sa condition misérable, la grandeur de l’homme réside dans la pensée. C’est dans l’usage de la pensée que l’homme pourra accéder au bonheur.

 

 

Explication détaillée du texte 

 

Phrase 1 : Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir plus demeurer en repos dans une chambre(…).

 

[1° partie de la phrase]

-         Dans ce texte Pascal observe les hommes.

Par définition tout homme recherche le bonheur. C’est-à-dire qu’il recherche toujours ce qui est bon pour lui. Personne ne recherche volontairement son malheur[1].

 

Or si l’on observe les hommes :

-         1) Ceux-ci ont tendance à s’agiter, c’est-à-dire à poursuivre des activités inutiles, sans véritable intérêt, qui ne conduisent à rien.

-         2) Ils ont tendance à s’exposer aux « périls » et aux « peines » et à poursuivre volontairement des activités qui leur sont « souvent mauvaises » et néfastes et les rendent malheureux.

 

Cette attitude est paradoxale. Comment expliquer que les hommes fassent volontairement leur malheur alors qu’ils devraient chercher leur bonheur ?

 

[2° partie de la phrase] L’explication de ce paradoxe est à rechercher dans l’incapacité des hommes à rester seuls avec eux-mêmes.

 

Comment comprendre cette solitude insupportable à l’homme ?

 

Il nous faut rejeter un certain nombre d’interprétations fausses :

 

-         1) Ici il ne s’agit pas du fait que l’autre nous manque, que l’on serait incapable de rester tout seul et donc que l’on serait porté à rechercher la société des hommes avec tous les désagréments que cela implique comme l’illustre par exemple Schopenhauer avec sa fable des porcs-épics.

 

-         2) Certains commentateurs voient dans l’explication du malheur de l’homme dans l’ennui. Cette explication n’est pas satisfaisante au regard de la phrase suivante si on en entend le mot ennui comme le fait de souffrir d’être inoccupé. Si la solitude est insupportable aux hommes, ce n’est pas parce qu’ils se trouveraient désœuvrés ou inoccupés en l’absence de leurs semblables. Non même seuls on peut imaginer que ces hommes continueront à s’agiter pour ne pas faire face à ce qui leur est insupportable. L’ennui n’est ici que le symptôme d’un mal plus profond.

 

 

Phrase 2 : Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une, bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de plus prés.

 

La solitude dont il est question ici est cette solitude existentielle de l’exister, que l’homme ressent même lorsqu’il est en société. En effet comme le montre Emmanuel Levinas, personne ne peut faire l’expérience de l’exister à notre place. Or pour Pascal exister c’est être misérable. Telle la condition de l’homme. Tel est « le malheur naturel » de l’homme. Celui auquel nous ne pouvons remédier et dont « rien ne peut nous consoler ».

 

Cette phrase nous permet de soulever le paradoxe que nous avons relevé plus haut.

 

L’homme est un être  e vaniteux nous dit Pascal. Face à la nature il se voit fort, puissant. Mais dès « qu’il y regarde de plus près », l’homme ne peut se rendre qu’à l’évidence qu’il n’est rien face à l’immensité de l’univers. « Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser, une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer [2]». L’homme est mortel, faible, fragile. Il n’est rien face à l’immensité de l’univers. Alors qu’il se veut immortel, fort, puissant, cette condition est pour lui une perpétuelle humiliation qui le laisse « inconsolable ». S’il ne peut y remédier, il ne lui reste comme solution que de travailler à oublier sa condition. Tel est le sens du divertissement pascalien. Etymologiquement divertissement vient du latin divertere : « se détourner de », le divertissement c’est l’action de détourner.

Ainsi toutes les activités humaines ne sont que divertissement, c’est-à-dire un moyen pour l’homme de se détourner du spectacle misérable et insupportable de sa condition. Loin de conduire l’homme au bonheur, le divertissement n’est qu’une illusion de bonheur car il ne fait en définitive qu’accentuer le malheur de l’homme qui s’agite et poursuit des activités dans lesquelles il se met en péril et en peine.

 

Phrase 3 : Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde ; et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voila malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit.

 

[Cette phrase est très longue. Il faut donc en repérer les articulations logiques .]

 

Existe-t-il des hommes qui échappent à une telle condition misérable ? L’opinion commune pense généralement que celui qui ne manque de rien, celui là est le plus heureux. Ainsi le roi qui possède le pouvoir, la richesse les honneurs est généralement celui qui est le plus envié de tous. Pascal critique cette opinion et la rejette « et cependant » : le roi aussi, bien qu’il ne manque de rien, a besoin de divertissement. Le bonheur véritable ne saurait être dans le fait de ne manquer de rien, dans la possession, du pouvoir, des honneurs, des richesses. Lui aussi a besoin de ce bonheur illusoire, de cette « félicité languissante » qu’est le divertissement et il en a plus besoin que tout autre. Pascal développe ici une thèse paradoxale[3] : le roi est le plus malheureux des hommes. Pourquoi ?

Tout d’abord parce qu’il n’échappe pas à la condition humaine. Sur ce plan il est à égalité avec le dernier de ses sujets. D’autre part parce possédant le plus, il a le plus à perdre, ce qui explique qu'il s'inquiète  « des révoltes qui le menacent ».

 


[1]  Ce postulat de départ est souvent utilisé dans la philosophie antique. On retrouve cette idée dans la pensée 138 « Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les hommes vont à la guerre et que les autres n’y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. »

 

[2][2] Extrait de la pensée 347 « l’homme est un roseau pensant »

[3] Paradoxe du grec para-doxa : ce qui va à l’encontre de l’opinion commune.

 

 

 

Mots clé: solitude, divertissement, bonheur

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #Explications de texte

Commenter cet article

jean michel 09/12/2015 18:10

petite question quelle est l'origine du probleme : quelle ideologie pascal suit il dans ce texte et pourquoi ?

a 01/02/2016 16:45

le but des pensées est de convertir les hommes aux christianisme et dans ce texte il essaie de démontrer que le seul myen d'echapper a sa condition est a travers Dieu

a 01/02/2016 16:43

Pascal est un janséniste en gros : ils considèrent que la grace de Dieu est donnée par sa seule volontée donc sa sert a rien de fairev quoi que ce soit d'autre que d'être dns sa chambre

jean michel 09/12/2015 18:15

et egalement quelle est la démarche philosophique que pascal suit dans ce texte ? c'est a dire quelle questions se pose t il au cours de son résonnement?

Marie 06/12/2015 17:06

Examen de latin (que je passe demain) basé sur le thème de l'otium des romains et donc du divertissement! Un superbe parallèle et de bonnes explications car ce n'est pas un texte facile. Merci.

Philoblog 06/12/2015 22:04

Merci Marie ! Bon courage pour demain

claudine 17/06/2015 15:47

très intéressant merci beaucoup, jai mon épreuve d'oral de Français série STMG cette semaine, ca m'aide beaucoup !!!

Philoblog 17/06/2015 22:11

Bonne chance alors Claudine ! :-)