Explication de texte : Aristote, "la main de l'homme est l'instrument des instruments".

Publié le 9 Avril 2013

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Michel-Ange, Chapelle Sixtine

 

Texte

 

Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus  intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas  un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques  que la nature a donné de loin l’outil le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent  que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux (parce que dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre) sont dans l’erreur. Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir  et pour faire n’importe quoi d’autre, et ne doivent jamais déposer l’armure qu’ils ont autour de leur corps ni changer l’arme qu’ils ont reçue en partage. L’homme au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d’en changer et même d’avoir l’arme qu’il veut quand il veut. Car la main devient griffe, serre, corne ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir.

 

 

Aristote, Les parties des animaux

 

 

Thème : la main (l'outil)

 

Question posée par le texte : Quelle est la signification de la main pour l’homme ?

 

Thèse : la main est l’outil des outils. Par sa polyvalence, elle constitue l’avantage spécifique de l’humanité.

 

Etapes de l’argumentation :

 

I° partie – lignes 1 à 7 :  La main est le prolongement de la raison humaine.

 

II° partie – lignes 7 à 15 : Aristote rejette la thèse de Protagoras : « l’homme est le plus démuni des êtres vivants ».

 

III° partie – ligne 15 à 19 : La main se caractérise par sa non spécialisation et sa polyvalence.

 

 

 

Explication détaillée

 

 

Phrase 1 : Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus  intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains.

 

Dans la première phrase Aristote s’oppose à la thèse du philosophe pré-socratique Anaxagore qui défend l’idée que la main (le faire) précèderait la raison (le savoir). Pour Aristote la main est que le prolongement de la raison. Si aujourd’hui l’anthropologie contemporaine se rapproche davantage de la thèse d’Anaxagore, à l’époque seule la thèse d’Aristote – bien que fausse – possédait un fondement que l’on peut qualifier de purement scientifique. Aristote veut comprendre pourquoi l’espèce humaine - comme les autres espèces vivantes-  possède la capacité de survivre dans la nature. Il propose pour la première fois daans l'histoire de la pensée, une explication purement biologique. Il n’a pas besoin de recourir comme Platon par exemple, à des hypothèses éthiques et politiques.

 

Phrase 2 : En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas  un outil, mais plusieurs.

 

Pourquoi la main ne peut précéder l’usage de la raison ? Parce que la main est comme un outil dont il faut d’abord connaître le fonctionnement pour pouvoir s’en servir. La main  pouvant tenir lieu de plusieurs outils différents, elle constitue un avantage non négligeable pour l’espèce humaine. Par conséquent Aristote place l’homme au-dessus des autres espèces vivantes : il est le plus intelligent- que l’on peut interpréter ici par le plus avantagé -  car il est capable d’utiliser le plus grande nombre d’outils pour assurer la survie de l’espèce.

 

Phrase 3 : Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques  que la nature a donné de loin l’outil le plus utile, la main.

 

La main est l’outil par excellence, celui qui tient lieu de tous les autres : « organon pro organon » : cette expression peut se traduire de plusieurs façons : un instrument pour des instruments, un instrument mettant en œuvre des instruments, ou encore un instrument qui vaut plusieurs instruments. Toutes ces expressions convergent autour de l’idée que la main peut remplacer les instruments, comme elle peut les mettre en œuvre.

 

La nature a donc « logiquement » distribué à l’être qui possédait la capacité de s’en servir l’instrument le plus efficace : la main, qui est l’instrument de tous les instruments (« organon pro organon »). En effet il aurait été absurde de donné cet outil a un être incapable de s’en servir.

 

Pour comprendre l’analyse d’Aristote et saisir la dimension rhétorique de son finalisme (la nature poursuivrait des fins, elle aurait donné la main à l’homme dans un but précis), il faut revenir sur la métaphysique qui sert de cadre général à son analyse.

 

En effet, pour évacuer  la question insoluble de l’origine du monde, Aristote postule que le cosmos est éternel : il a toujours existé et il existera toujours. Etant éternel, le cosmos doit être d’une certaine manière parfait. Dans la physique aristotélicienne cette perfection s’étend à toutes les espèces.  La perfection d’une espèce se définit par sa capacité à contrebalancer les désavantages qu’elle rencontre dans son milieu par des avantages suffisants qui lui permettent ainsi de survivre éternellement. 

 

Dans ce cadre explicatif fixiste, il est donc exclu que des changements structurels importants interviennent à l’intérieur d’une espèce (comme c’est le cas dans la pensée évolutionniste).  Par conséquent on comprend mieux pourquoi Aristote pose l’antériorité de la raison sur la main. Car il est impossible pour lui d’envisager que la possession d’un organe puisse contribuer à une amélioration d’une espèce.  Au contraire chaque espèce est suffisamment parfaite pour survivre éternellement sans nécessiter aucune amélioration.

 

Comme tout est éternel, le finalisme présupposé plus haut (« la nature a donné… »)  est purement rhétorique : la nature n’a besoin de vouloir ou de faire. Tout se passe en fait « comme si » il y avait une intention dans la nature.

 

Phrase 4 : Aussi ceux qui disent  que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux (parce que dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre) sont dans l’erreur.

 

Ainsi, contrairement à ce que pouvait soutenir Protagoras dans le mythe de Prométhée, l’homme n’est pas cet être démuni, faible et désavantagé par la nature.

Le mythe raconte comment à l’origine, les dieux ont réparti entre les espèces, les capacités leur permettant de survivre dans la nature. Victime de l’inconséquence d’Epiméthée qui a effectué la répartition sans réfléchir, l’espèce humaine se retrouve démunie. Pour compenser ce handicap, Prométhée vole aux dieux les arts et le feu pour que l’espèce humaine puisse subvenir à ses besoins et surmonter l’adversité. Dans ce récit, l’outil et la technique sont donc la marque de la faiblesse originelle de l’homme. Aristote récuse cette idée. L’homme n’est pas le plus désavantagé des animaux, au contraire, la main (qui prolonge la raison) est la marque de la perfection de l’homme.

 

Phrase 5 : Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir  et pour faire n’importe quoi d’autre, et ne doivent jamais déposer l’armure qu’ils ont autour de leur corps ni changer l’arme qu’ils ont reçue en partage.

 

Qu’est-ce qui distingue l’homme des autres espèces animales ? L’animal est « spécialisé » ou adapté à la nature. Il  possède des capacités  dont il ne peut changer.

 

Phrase 6 : L’homme au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d’en changer et même d’avoir l’arme qu’il veut quand il veut.

 

Au contraire, l’homme du fait de son inachèvement originel,  possède la capacité de s’adapter par lui-même à son milieu du fait de la polyvalence de la main. La main  fait de l’homme un être producteur et créateur.

 

 

Phrase 7 : Car la main devient griffe, serre, corne ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil.

 

Phrase 8 :  Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir.

 

 

L’intuition d’Aristote, selon laquelle la main fait la grandeur de l’homme,  sera particulièrement féconde. Les philosophes et les anthropologues montreront par la suite, dans un autre cadre explicatif - celui de l’ évolutionnisme,  comment la non-spécialisation de la main (qui reste en fait un organe très primitif comparativement aux organes des autres espèces) permet le perfectionnement de l’espèce humaine.

 

On sait aujourd’hui que   l’acquisition de la bipédie  chez les hominidés a eu pour conséquences la libération de la main ( jusqu’alors mobilisée par la locomotion) ainsi que la libération de la mâchoire pour le langage. Le passage  la station debout  a également conditionné la structure de la colonne vertébrale ainsi que le  positionnement de la tête,  permettant  le développement du cerveau.

 

Le geste de la main, l’expressivité du langage et le  cerveau  se développent  donc de façon concomitante. Cependant  on  a tendance à penser aujourd'hui  - contrairement à Aristote -  que l’homme a d’abord été un homo faber  avant d’être un homo sapiens. Même si l’outil n’est pas à proprement parler un critère biologique, il fait partie aujourd’hui des critères qui définissent l’humanité. En 1964 le premier représentant daté du genre humain est un homo habilis : un homme habile, un homme qui fabrique des outils.

 

L’histoire de l’humanité montre comment  les techniques s’extériorisent progressivement hors du corps de l’homme pour s’objectiver en schèmes et procédures autonomes. Le premier outil de l’homme est bien  la main, qui ensuite devient moteur pour se prolonger dans des instruments qui, avec l’utilisation de forces extérieures, vont s’autonomiser sous la forme de machines et d’automates.

 

Mais, si cela  paraît évident pour les instruments et les machines produites par l’homme, cet outil qu’est la main qui est une extension du corps et du cerveau,   ne peut  être pensé, comme le fait Aristote,  sur le modèle purement biologique de l’organe prolongeant le corps. En effet, bien que son fonctionnement  soit  au service de la vie et de la survie de l’espèce, il est par  d’autres moyens que la vie (ou la nature).  André Leroi-Gourhan montre dans ses travaux  comment le geste technique, n’est jamais seulement un mouvement mécanique autorisé par le développement biologique. Le geste contient toujours une dimension culturelle. Même si le geste est une solution a un problème donné, il ne témoigne pas simplement d’une intention, mais il est porté par des traditions, par une éducation. Ainsi on peut observer selon les groupes humains des techniques distinctes. 

 

 


 

 

mots clés : l'outil, la technique, la main, le geste

 

Rédigé par Aline Louangvannasy

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