Jean-Paul Sartre - La liberté

Publié le 14 Novembre 2013

 

 

 

 

Explication de texte

 

 

 

    Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux sur l’écran, nous retrouvions cet immonde et fade visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avaient le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée insoutenable, qu’on appelle la condition humaine. L’exil la captivité, la mort surtout que l’on masque dans les périodes heureuses, nous en faisions des objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : « tous les hommes sont mortels ». Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que… ».

 

 

Jean-Paul Sartre, « La République du silence » in Situations III (1949)

 

 

 

Vous expliquerez ce texte. La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 

 

 

 

Documents à l’appui

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Texte 1

 

 

 

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La liberté

Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales;
Elle passa les cimes éventrées.
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s’inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure par cette ligne blanche.

 

René Char, « Seuls demeurent »

 

 

 

 

 

Texte 2

 

   edouard-glissant.jpg         Les Martiniquais vivent de la sorte, en marge de leur propre misère, un rêve entre parenthèse qui fait croire qu’on se trouve ici dans un îlot de tranquillité – préservé des terrifiants bouleversements qui agitent l’humanité. Il est vrai que tout individu qui tournerait les yeux à la ronde, cherchant un lieu de refuge, ne pourrait être qu’effrayé de l’état de la planète. Peut-être alors pencherait-il vers de pareils îlots de calme, sans réfléchir que dans de telles enclaves se dessinent toutes les conditions  et les virtualités de ce qu’on appelle une réserve : endroit où, pour peu que les conditions d’environnement s’aggravent, il ne sera donné à tous que d’attendre passivement l’extinction.

 

    Considérons cette crise. Comment une métropole consentirait à entretenir des espaces (non productifs) de consommation d’énergie, alors qu’elle en serait elle-même dangereusement privée, c’est ce qu’aucune théorie de solidarité nationale » ne pourra justifier. Le néocolonialisme mis en place à la Martinique durera sous cette forme tant qu’il s’agira de convertir en bénéfices privés les fonds publics alloués par le budget français ; mais aucun capitalisme même marchand ne supportera en pleine crise d’aliéner ailleurs une part de sa réserve d’énergie disponible, même si c’est pour continuer de faire entrer des bénéfices réalisés dans le tertiaire. C’est alors vraiment que les petites Antilles francophones eussent été des danseuses qui coûtent cher à entretenir. Et la France ne dispose d’aucun moyen lui permettant de passer la charge à la communauté européenne. A plus long terme, et dans des proportions plus ou moins cataclysmiques, les petites Antilles devront compter sur elles-mêmes. Leur indépendance est en germe dans la crise mondiale.

 

    Imaginons ce réveil. Deux évènements le préfigurent de manière périodique : quand il y a ici rupture d’approvisionnement (pas d’arrivage de bateaux, ni d’avions cargos) et quand un cyclone ou une tempête tropicale passe sur le pays. Habitués que nous sommes aux excès saisonniers, la première circonstance nous paraît plus catastrophique et déclenche plus de panique. Assaut des grandes surfaces d’approvisionnement, queues devant les postes à essence, nervosité insoutenable de tous ceux qui sont et qui ne sont plus que des clients. Ces réactions proviennent de ce que nous savons bien que nous ne sommes plus capables de faire face par nous-mêmes à de telles situations. Nous avons désappris les gestes collectifs de la solidarité, les gestes techniques de la survie. Nos terres sont sillonnées de routes stratégiques, plantées de HLM. Nos bois sont taris, nos rivières à sec. Les bassins d’eau où je plongeai enfant dans la campagne entre la Palmenène et la montagne du Vauclin ne gardent même plus un souvenir d’humidité. Les épandages sauvages de produits insecticides ont dévasté la faune des rivières (les énormes écrevisses, les poissons noirs à tête plate), tué les oiseaux. Il en est ainsi partout dans le monde. Mais le monde invente des défenses, des palliatifs. Nous réclamons du secours, de ceux mêmes qui nous détruisent ainsi.

 

    Imaginons ce pays dans une crise mondiale. Nous ne saurions produire ni riz, ni tabac, ni huile, ni cuir, toutes les conditions de ces productions étant réunies. Avant que nous ayons réappris le geste – et aussi comment beaucoup de pays au monde nous nous sommes trouvés dans une situation semblable, entre 1939 et 1945, au moment où combien de peuples souffraient les tourments de l’extermination, du ravage, et de ces horreurs que la seule guerre du Vietnam a dépassées depuis. Mais en ce temps-là nous avons résisté, parce que le régime vychiste nous opposa un déni total. Nous aussi « nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’Occupation ». Avec une flotte de marins français qui mettaient le pays en coupe réglée, les Martiniquais apprirent, en même temps que les pratiques du marché noir, les ressources de l’autoproduction. Ils fabriquèrent du sel à partir des salines au Sud ou à partir de l’eau de mer desséchée en bassines ; du cuir à partir des rares peaux de bêtes (ces mêmes peaux qu’on jette aujourd’hui dans tous les abattoirs de la Martinique), de l’huile rance avec les noix de coco, des verres en scient les bouteilles, des paniers avec les raphias, du toloman et du manioc, des légumes (fruits à pain, ignames, bananes vertes, qui n’arrivaient jamais à maturité – les fruits à pain étaient bleus, et les bananes, dont une grande partie provenait de la Guadeloupe, étaient des pòyòs) ; nous péchions en rivière ces écrevisses que nous appelons des zabitans et les Guadeloupéens des ouassous ; les enfants fabriquaient leurs chaussures en découpant les semelles dans de vieux pneus et les brides dans des chambres à air inutilisables, assemblant le tout avec des clous de semence plus rares et précieux que la viande de bœuf, et ils concevaient leurs jouets à partir de vieilles caisses et de bobines de fil. Je ne chante pas ici un hymne au misérabilisme, car il est vrai que ces mêmes enfants mouraient de sous-nutrition, qu’on pensait les plaies avec de l’eau bouillie, et que les vieilles personnes s’en allaient silencieusement. Mais le peuple martiniquais résista et connu à l’époque une unanimité qu’il a sans doute perdue .

 

Edouard Glissant, Le discours antillais (1981)

 

 

Mots clé : liberté

Rédigé par Aline Louangvannasy

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