Descartes : Première méditation métaphysique

Publié le 25 Août 2015

(Ben, 1995)

(Ben, 1995)

Les Méditations Métaphysiques racontent l'itinéraire intellectuel de Descartes, engagé  dans une entreprise de refondation du savoir. Elles se déroulent sur une période de six journées.

Dans le vocabulaire religieux, une méditation est un exercice spirituel, proche de l’ascèse, dans lequel celui qui médite s’efforce de se détacher de la routine quotidienne pour contempler le divin.

De la même manière, Descartes nous invite dans ce texte à une expérience de pensée. Il s'agit ici pour nous, de nous détacher des données de l’expérience, de nous défaire des croyances et des préjugés qui encombrent nos esprits et font obstacle à la recherche de la vérité.

Le texte suit l’ordre de la découverte, en montrant comment les effets dépendent des causes, afin que le lecteur puisse faire à son tour le même cheminement en usant de sa raison et qu'il puisse  découvrir  par lui-même les résultats auxquels étaient parvenu  Descartes avant lui.

Première méditation

 

Des choses que l’on peut révoquer en doute

Texte 

[Introduction-présentation du doute méthodique]

         (1 ) Il y a déjà quelques temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantités de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain; (2) de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. (3) Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je fusse plus propre à l’exécuter ; ce qui m’a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j’employais encore à délibérer le temps qu’il me reste pour agir.

     Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, (4) je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. (5) Or il ne sera pas nécessaire pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi je ne viendrai jamais à bout ; mais d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai suffira pour me les faire toutes rejeter. (6) Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées.

 

Commentaire

A) Le projet : « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ».

Dans ce premier paragraphe, Descartes part d’un  constat (1) :

Descartes revient d'abord sur ses années d'études. Comme tous les élèves et les étudiants, il a acquis  dans sa jeunesse  quantités de connaissances qu'il considérait alors comme certaines. Mais apprendre ce n'est pas connaître. Avec le recul des années, il s'est avéré que certaines de ces connaissances  se sont révélées fausses du fait des progrès des sciences, ce qui, par contre coup, a frappé d'incertitude l'ensemble de ses connaissances. Or sur l'incertitude on ne peut rien construire.

Descartes aurait pu s’arrêter là et en conclure avec les Sceptiques que l'esprit humain ne peut atteindre aucune certitude, que nos connaissances sont relatives à ce que nous sommes et qu'en matière de vérité absolue il est plus sage de suspendre son jugement.

Au contraire, il décide de ne pas se satisfaire de cette incertitude et de faire une fois pour toute table rase du passé (2), pour tout recommencer et reconstruire l'édifice de la science sur des fondements solides.

(3) Le moment est donc  venu pour lui d’accomplir la tâche qu’il s’est fixée. Les conditions sont désormais  favorables : D'une part  il a terminé sa formation et possède la  maturité intellectuelle qui lui permettra de mener à bien son projet, car c'est une entreprise risquée dans laquelle il ne s'agit pas de s'engager à la légère. S'il ne parvenait pas à mener à bien son entreprise, les conséquences en seraient désastreuses pour le savoir tout entier ; d'autre part, installé en Hollande, il bénéficie de la tranquillité et de la solitude indispensables au travail de la pensée.

 

B) Le moyen : le doute méthodique

La première Méditation est consacrée toute entière  à l’épreuve du doute. Le doute est pour Descartes, la condition préalable  à toute entreprise de construction philosophique et scientifique.

Les caractéristiques du doute méthodique :

Le doute est volontaire (4) : Contrairement aux Sceptiques qui subissent le doute, Descartes choisit volontairement de douter. Désormais nous ne sommes plus dans le registre du constat, mais dans celui de l’action et du combat : il faut détruire tout le savoir antérieur.

• Le doute est méthodique : il est rigoureux et maîtrisé et obéit à deux  règles précises :

- (5) Descartes se donne comme règle de considérer comme faux tout ce qui, si peu soit-il,  n’est pas absolument certain et assuré.

- (6) Vouloir tester la valeur de chacune de nos connaissances prendrait trop de temps, et serait de toute façon irréalisable. Pour atteindre son objectif, Descartes décide de s’attaquer aux fondements mêmes de nos connaissances.

 

 

 

Texte  

[Nos sens sont trompeurs]

 

      (1) Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et le plus assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.

    (2) Mais, encore que les sens nous trompent quelque fois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre peut-être beaucoup d’autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? Si ce n’est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu’ils assurent constamment qu’ils sont des rois, lorsqu’ils sont très pauvres ; qu’ils sont vêtus d’or et de pourpre, lorsqu’ils sont tout nus ; ou s’imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi ce sont des fous ; et je ne serai pas moins extravagant.

 

Commentaire 

 

(1) Descartes examine d’abord les connaissances issues de ses sens.

Descartes s'observe et constate que la plupart de ses connaissances sur le monde semblent lui venir d'abord   de l'expérience qu'il en a par l'intermédiaire de ses sens. Cette antériorité de la perception fait que nous avons tendance à penser que ce que nous recevons de nos sens doit être tenu pour « pour le plus vrai et le plus assuré ».

En même temps, il remarque que nous avons tous fait l’expérience que nos sens pouvaient être parfois trompeurs et nous illusionner. Aussi de la même manière que nous savons tous qu’« il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés », la prudence nous commande de tenir les connaissances issues de l'expérience sensible pour incertaines. Si nous appliquons la règle du doute à ces connaissances : nous devons les tenir pour fausses.

(2) J'ai beau essayé de  me convaincre  que les connaissances issues de l'expérience sont fausse, mon esprit n'adhère qu'en partie à  cette idée. Car  si je peux douter de la fidélité de ma perception des choses extérieures à moi, il me semble que je  ne puisse  pas douter «raisonnablement» de certaines données de ma  sensibilité concernant mon  propre corps.

Comment puis-je douter que ce corps est le mien ? C’est semble–t-il impossible de douter de son  propre corps. Ceux qui le font ne peuvent être que des insensés ou des « fous ».

Il semblerait donc  que j'ai  atteint ici une certitude : mon corps existe, j'en ai  l'intime conviction, je ne peux  en douter.

 

 

Texte

[On ne peut distinguer l'état éveillé du rêve, par conséquent l'existence de mon corps est incertaine ]

 

(1) Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? (2) Il me semble bien à présent que ce n’est pas point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je remue n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais par de semblables illusions. Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me persuader que je dors.

  (3) Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, à savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains, et toutes choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains, ni tout notre corps ne sont pas tels que nous les voyons. (4) Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable ; et qu’ainsi pour le moins, ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et tout le reste du corps, ne sont pas des choses imaginaires, mais vraies et existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu’ils s’étudient avec le plus d’artifices à représenter des sirènes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne peuvent pas toutefois attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux. ; ou bien, si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau, que jamais nous n’ayons rien vu de semblable et qu’ainsi leur ouvrage nous représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles être véritables.

    (5) Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires, il faut toutefois avouer qu’il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes, du mélange desquelles, ni plus ni moins que de celui de quelques véritables couleurs, toutes ces images des choses qui résident en notre pensée, soient vraies et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.de ce genre de choses est la nature corporelle en générale, et son étendue ; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou grandeur, et leur nombre ; comme aussi le lieu où elles sont, le temps qui mesure leur durée, et autres semblables.

    (6) C’est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, l’astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées sont fort douteuses et incertaines ; (7) mais que l’arithmétique, la géométrie, et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort générale, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n’y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d’indubitable. Car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n’aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne me semble pas possible que des vérités si apparentes puissent être soupçonnées d’aucune fausseté ou d’aucune incertitude.

 

Commentaire 

 

A) Au terme de l’étape précédente, nous avions posé une certitude : il semble impossible de douter de l’existence notre propre corps. Il s’agit maintenant d’examiner la valeur de cette certitude. Pour la tester, Descartes lui passer l’épreuve du rêve.

(1) C’est un fait je rêve. Lorsque je rêve je suis semblable au fou éveillé qui pense être habillé alors qu’il est nu. (2) Si je reprends l’exemple du paragraphe précédent. Je peux tout à fait rêver que je suis assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, alors que je suis nu dans mon lit. Rien ne me permet de distinguer avec certitude l’état de rêve et l’état de veille. Parce que rien ne me permet de distinguer le rêve de l’état de veille, la réalité du corps est incertaine. Ainsi si  j’applique rigoureusement la règle du doute méthodique, je dois faire comme les fous et douter de l’existence de mon propre corps.

L’épreuve du rêve permet à Descartes d’étendre le champ du doute au réel. Il ne s’agit plus ici de douter de nos connaissances issues de l’expérience sensible, autrement dit de savoir s’il y avait une correspondance entre nos idées et la réalité extérieure. Ici ce qui est mis en doute c’est l’existence même de mon corps, et des corps qui l’entourent. Désormais nous ne sommes plus assurés de l’existence du monde.

 

B) Cependant que je rêve ou que je veille il semble que certaines idées (les idées simples) résistent au doute.

-1) (3) Le problème : Supposons que mes yeux, ma tête, mes mains n’existent pas. Lorsque je rêve j’ai pourtant l’idée des yeux, de la tête, des mains. Comment puis-je à la fois affirmer que ma main n’existe pas et avoir l’idée de la main ? Pour posséder l’idée de la main ne faut-il pas que la main existe ?

-2) (4) Descartes compare le rêve avec la peinture. Le rêve est imaginaire comme est imaginaire la peinture qui représente une sirène. Le peintre qui représente la sirène ne dispose pas d’un modèle réel, mais combine des éléments (la femme et le poisson) qui sont bien réels. L’imagination du peintre n’est pas entièrement créatrice, elle utilise des données existantes. Lorsque nous rêvons nous procédons de la même façon.

-3) (5) Appliquons ce raisonnement à notre problème : les mains rêvées peuvent être imaginaires. Car cette image est un composé d’éléments plus simples et plus universels, qui sont par contre, du fait même de leur simplicité et leur généralité, vrais et existants. Autrement dit, dans mon rêve, même si je ne suis pas sûr de l’existence des mains, cela n’empêche pas que je possède les matériaux pour forger l’idée d’une main. Et il m’est tout à fait possible de rêver de cette main, sans qu’aucune main n’existe dans la réalité.

Pour rêver de la main je n’ai pas besoin que la main existe par contre j’ai besoin qu’il existe ces éléments simples indécomposables qui sont au fondement de la représentation de la main.

-4) (6) Par conséquent, je peux douter de la vérité de toutes les sciences qui portent sur les choses composées comme la physique, l’astronomie, la médecine, car elles peuvent être imaginaires comme les rêves. Si j’applique la règle du doute méthodique, je dois les considérer comme fausses.

(7) Mais je ne peux pas douter de la validité de sciences qui traitent de choses simples et générales comme le nombre et l’étendue. Que je rêve ou que je veille, un triangle aura toujours trois côtés, même s’il n’existe aucun triangle dans la nature.

Le doute méthodique nous conduit donc à une certitude provisoire : il existe une science certaine des choses simples.

  

  • Pour résumer le raisonnement de Descartes :

   -> Les perceptions sensibles ne sont peut-être que des rêves. (1)(2)

   -> Les rêves sont des combinaisons imaginaires d’éléments plus simples et plus généraux. (3)(4)(5)

   -> Par conséquent si j’applique la règle du doute méthodique je dois douter de la vérité des choses composées qui peuvent toujours être imaginaires. (6)

   -> Par contre je ne peux douter de la vérité des choses simples (la nature corporelle en général, la figure, le nombre, la grandeur) lesquelles restent vraies que je veille ou que je dorme, même si je n’ai pas de corps. (7)

Texte 

[L’argument du Dieu trompeur]

 

    (1) Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion, qu’il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j’ai été créé et produit tel que je suis. (2) Or qui me peut avoir assuré que ce Dieu n’ait point fait qu’il n’y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j’ai le sentiment de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? Et même, comme je juge quelquefois que les autres se méprennent, même dans les choses qu’ils pensent savoir avec le plus de certitude, il se peut faire qu’il ait voulu que je me trompe toutes les fois que je fais l’addition de deux et trois, ou que je nombre les côtés d’un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l’on se peut imaginer rien de plus facile que cela. (3) Mais peut-être que Dieu n’a pas voulu que je sois déçu de la sorte car il est souverainement bon. (4) Toutefois, si cela répugnerait à sa bonté, de m’avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui être aucunement contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu’il le permette.

     (5) Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeront mieux nier l’existence d’un dieu si puissant, que de croire que toutes les autres choses sont incertaines. (6) Mais ne leur résistons pas pour le présent, et supposons, en leur faveur, que tout ce qui est dit ici d’un Dieu soit une fable. (7) Toutefois, de quelque façon qu’ils supposent que je sois parvenu à l’état et à l’être que je possède, soit qu’il l’attribue à quelque destin ou à quelque fatalité, soit qu’ils le réfèrent au hasard, soit qu’ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et liaison de choses, il est certain que, puisque faillir et se tromper est une espèce d’imperfection, d’autant moins puissant sera l’auteur qu’ils attribueront à mon origine, d’autant plus sera-t-il probable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours. (8) Auxquelles raison je n’ai certes rien à répondre, mais je suis contraint d’avouer que, de toutes les opinions que j’avais autrefois reçues en ma créance pour véritables, il n’y en a pas une de laquelle je ne puisse maintenant douter, non par aucune inconsidération ou légèreté, mais pour des raisons très fortes et mûrement considérées : de sorte qu’il est nécessaire que je suspende maintenant mon jugement sur ces pensées, et que je ne leur donne pas plus de créance, que je ferai à des choses qui me paraitraient évidemment fausses, si je désire trouver quelque chose de constant et d’assuré dans les sciences.

 

Commentaire 

Il s’agit maintenant d’éprouver la certitude à laquelle est parvenu le raisonnement : la géométrie et l’arithmétique parviennent à établir des certitudes.

(1) Par définition Dieu peut tout et je dépends entièrement de lui. (2) La toute-puissance de Dieu ne peut-elle pas aller jusqu’à truquer les évidences ? Par conséquent, il est possible que le ciel n’existe pas ou que je me trompe toujours lorsque je fais l’addition de deux et trois. Si c’est le cas, non seulement je ne peux être sûr de la réalité du monde, mais je ne peux être sûr non plus des résultats de mon addition. Par conséquent si j’applique la règle du doute méthodique, l’arithmétique et la géométrie tombent sous l’épreuve du doute. Le doute devient ici métaphysique.

Cette hypothèse extravagante, nécessaire à la démonstration est dangereuse car elle pourrait conduire à la conclusion que Dieu est mauvais aussi Descartes s’empresse-t-il de la nuancer. (3) Car il se peut, il est même d’ailleurs fort probable que Dieu n’ait pas voulu cela car Dieu est par définition souverainement bon. En effet il découle de la définition de Dieu l’impossibilité d’une telle tromperie, mais (4) il est néanmoins possible de penser que Dieu permet que je me trompe sans intervenir.

Ainsi bien que je ne puisse pas concevoir que Dieu me trompe délibérément,  je peux concevoir la possibilité que Dieu me laisse errer et me tromper. Le postulat de départ de ces deux hypothèses est différent mais le résultat est le même. La certitude qui me paraissait avoir échappé à l’épreuve du doute tombe à son tour. Je dois douter de tout y compris de l’arithmétique et de la géométrie qui semblaient jusqu’à présent échapper au doute.

(5) Descartes sait que son entreprise est difficile à suivre et que cette thèse même nuancée est périlleuse. Comment Dieu souverainement bon pourrait-il laisser l’homme errer et se perdre ? Il sait que certains, dont la pensée n’a pas atteint l’assurance et le niveau de maturité requis, préfèreront refuser une telle hypothèse plutôt que d’oser affronter l’inquiétude d’une telle incertitude. (6) Aussi pour éviter un certains nombre d’objections qui pourraient interrompre son cheminement, Descartes feint-il d’abandonner cette thèse de la toute puissance divine, et suppose qu’elle n’est qu’une fable.

Mais si on fait alors l’hypothèse que je ne dépends pas entièrement d’un Dieu tout puissant (7), mais que je suis le fruit du hasard et du destin, la conclusion reste la même. Se tromper est une imperfection, j’ai bien plus de raisons d’être imparfait et de me tromper si je suis l’effet d’une cause imparfaite que si je suis le produit entièrement dépendant d’un Dieu tout puissant.

(8) Par conséquent, même si l’hypothèse d’un Dieu trompeur n’est qu’une fable difficile à concevoir, le simple fait que je puisse me tromper en géométrie et en arithmétique suffit, à rejeter toutes les connaissances que je tenais jusqu’à présent pour vraies. Autrement dit,  aucun des résultats de la science ne semble désormais assuré. Je dois donc non seulement suspendre mon jugement comme les sceptiques, mais je dois aller plus loin que le doute sceptique qui se contente d’affirmer l’incertitude, et appliquant la règle du doute méthodique, les considérer toutes comme fausses.

 

Basquiat, Ange déchu

Basquiat, Ange déchu

  TEXTE

[L’hypothèse du malin génie]

 

     (1) Mais il ne suffit pas d’avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne soin de m’en souvenir ; car ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage qu’elles ont eu avec moi leur donnant droit d’occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance. Et je ne me désaccoutumerai jamais d’y acquiescer, et de prendre confiance en elles, tant que je les considèrerai telles qu’elles sont en effet, c’est à savoir en quelque façon douteuse, comme je viens de montrer, et toutefois fort probables, en sorte que l’on a beaucoup plus de raison de les croire que de les nier. (2) C’est pourquoi je pense que j’en userai prudemment, si prenant un parti contraire, j’emploie tous mes soins à me tromper moi-même, feignant que toutes ces pensées sont fausses et imaginaires, jusqu’à ce que ayant tellement balancé mes préjugés, qu’ils ne puissent faire pencher mon avis plus d’un côté que d’un autre, mon jugement ne soit plus désormais maîtrisé par de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut conduire à la connaissance de la vérité. Car je suis assuré que cependant il ne peut y avoir de péril ni d’erreur en cette voie, et que je ne saurai aujourd’hui trop accorder à ma défiance, puisqu’il n’est pas maintenant question d’agir, mais seulement de méditer et de connaître.

    (3) Je supposerai donc qu’il y a non point un vrai Dieu, qui est la source de toute vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considèrerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins, il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que , pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.

 

Commentaire 

 

L’argument du dieu trompeur est aussi vite oublié qu’il a été difficilement envisagé. Les raisons de douter évoquées jusqu’à présent sont trop subtiles et difficiles pour empêcher le retour en force des anciennes opinions. Le doute est un exercice « contre-nature ». Il va à l’encontre de l’inertie naturelle de l’esprit humain.

(1) Ainsi  ma pensée est contrainte par la force de l’habitude. Ces idées qui ne sont que probables, et que je devrais rejeter comme fausses, sont tellement présentes à mon esprit que je ne parviens pas à m’en débarrasser. Ainsi il ne suffit pas d’avoir énuméré les raisons de douter pour que la suspension du jugement soit réelle. Il faut donc aller plus loin dans la démarche du doute pour que ces raisons attaquent en son fondement ma confiance en ces pensées. Il me faut trouver le moyen de rompre une fois pour toute avec l’usage habituel de la pensée qui identifie le probable au vrai.

(2) Descartes va donc prendre une nouvelle décision. Il impose au sujet de se tromper lui-même, de faire comme si toute la pensée était un peur mirage.

(3) Pour cela Descartes a besoin d’un nouvel outil pour générer le doute méthodique : l’hypothèse du malin génie.

Descartes ne dit pas qu’un tel être existe. Il souligne simplement qu’on ne peut pas affirmer avec certitude qu’un tel être n’existe pas. Cela suffit à poser la possibilité de l’existence d’un tel être dont toute l’activité est tournée vers la tromperie.

La seule possibilité d’un tel être existe, suffit à menacer toute la pensée. Comment puis-je faire confiance à mes pensées si une telle hypothèse n’est pas levée ? Le malin génie est un outil philosophique qui résume toutes les raisons que j’avais de douter et qui vient à bout de ma résistance naturelle à me contenter du probable car désormais tout est faux.

Le doute est hyperbolique car il attaque non seulement toute la pensée mais aussi l’existence même des corps. Un tel doute est indispensable pour pouvoir fonder ensuite une certitude entière. Une science certaine ne pourra être fondée que si le doute a mis à l’épreuve non seulement la totalité de nos connaissances mais aussi la totalité du réel.

 

 

Texte

 [Conclusion]

   Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse m’entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire. Et tout de même qu’un esclave qui jouissait dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe, craint d’être réveillé, et conspire avec ses illusions agréables pour en être plus longuement abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, et j’appréhende de me réveiller de cet assoupissement de peur que les veilles laborieuses qui succèderaient à la tranquillité de ce repos, au lieu de m’apporter quelque jour et quelque lumière dans la connaissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaircir toutes les ténèbres des difficultés qui viennent d’être agitées.

 

Commentaire 

 

Pour conclure cette première méditation, Descartes évoque la paresse de l’esprit humain, leitmotiv récurrent dans son œuvre. La tâche du philosophe est difficile car elle va à l’encontre de notre nature crédule. Celle-là même qui auparavant nous faisait prendre le probable pour le vrai. D’autant plus, qu’il est si confortable de rester dans la routine de la vie ordinaire.

Pour nous faire comprendre cette inertie de l’esprit humain, Descartes nous propose une comparaison avec l’esclave qui rêve. Dans le rêve, l’esclave se représente libre. Aussi il ne peut que préférer ne pas se réveiller s’il soupçonne que cette liberté n’est qu’imaginaire, afin de ne pas se retrouver confronté à la dure réalité de sa servitude. De même l’esprit humain préfère se bercer d’illusions, il accepte le vraisemblable pour le vrai, plutôt que de se confronter à l’épreuve du doute qui pour l’instant ne laisse entrevoir aucune certitude.

 

 

Pour approfondir sur France Culture : Les nouveaux chemins de la connaissance - "Descartes sur table : le monde mis en doute"   link

 

 

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #doute, #explication de texte

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Chap 01/11/2015 20:13

Mille merci!!