Comprendre l'esclavage

Publié le 12 Décembre 2013

 

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« La violence de l'esclavage n'a pas encore été saisie dans toute son ampleur »

 

 

 

 

 

Le Monde des Livres du 11/12/2013

 

 

Les deux ouvrages Etre esclave (La Découverte) et A bord du négrier (Seuil) portent des titres explicites sur l'ambition de leurs auteurs : l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, coauteur du premier, écrit une histoire de l'esclavage du point de vue de ses principaux protagonistes, paradoxalement souvent oubliés, quand son collègue américain, qui signe le second, retrace la vie à bord des bateaux qui traversaient l'Atlantique.

 

Peut-on dire de vos ouvrages respectifs qu'ils sont des histoires de la traite à hauteur d'homme ?

 

Marcus Rediker Je dirais que mon projet a été de faire l'ethnographie d'un navire négrier : concentrer mon observation sur la façon dont vivent ensemble le capitaine et ses officiers, les différents groupes de marins et les esclaves, aux origines géographiques et culturelles diverses. L'une des choses que j'essaie de montrer est qu'une certaine conception de la race est littéralement « fabriquée » pendant le voyage. Prenez des marins (français, espagnols, anglais, américains…) embarqués à Liverpool ou à Londres : quand ils arrivent le long des côtes africaines, ils deviennent « blancs » même s'ils ne sont pas blancs en termes de peau. Ils le deviennent parce qu'ils font partie du groupe qui possède le pouvoir sur le navire négrier. Prenez ensuite des Africains de groupes ethniques différents. En montant sur le navire, ils deviennent « noirs ». Ce qui est intéressant, c'est que les marins perdent leur « blancheur » au fur et à mesure du voyage. Ils perdent le pouvoir de la blancheur, parce que le capitaine veut se débarrasser d'eux afin de ne pas payer les gages. C'est pourquoi je dis que le navire négrier est une usine, une « machine », où sont produites des relations, des catégories, des cultures qui se révèlent déterminantes.

 

Catherine Coquery-Vidrovitch Nous avons cherché, avec Eric Mesnard, coauteur du livre, à retracer comment des hommes et des femmes sont devenus esclaves, à comprendre les processus. D'abord en Afrique, sur les côtes, puis sur les bateaux et dans les Amériques. En cela, il y a bien une ressemblance avec le livre de Marcus Rediker, même si nous étudions une période beaucoup plus large : nous partons du XVe siècle (quand l'Amérique n'existait pas encore pour les Portugais) jusqu'à la fin du XIXe. Je verrais néanmoins une différence plus marquée entre nos approches : nous pensons que les esclaves ont été « esclavisés », pour reprendre un néologisme dont usent les chercheurs, en Afrique. Et donc quand ils embarquent, ils sont déjà différents de ce qu'ils étaient avant.

Par ailleurs, sur la question du racisme, il faut se souvenir que, aux XVe et XVIe siècles, les Européens (Portugais et en particulier Hollandais) sont peu nombreux. Ils s'associent avec les chefs de la côte africaine ; ils prennent des femmes noires, et tout le monde est métis à la deuxième génération. La couleur est moins déterminante à cette période. Le racisme est devenu plus fort au fur et à mesure que les hommes blancs ont été plus nombreux ; c'est une question de rapport de force. Pour le XVIIe et le XVIIIe siècle, je rejoins en effet l'idée d'une fabrication de la race. Mais il faut garder à l'esprit que le commerce qu'étudie Marcus Rediker, à son âge d'or, ne concerne qu'une petite majorité de la traite dans son ensemble. 45 % des esclaves ont été « traités » dans l'Atlantique sud.

 

M. R. En effet, au début du XVIIe siècle, la notion de race était un concept encore fluide. En revanche au XVIIIe, dans les sociétés européennes, se forment de nouvelles conceptions : la race tend à devenir une catégorie – une catégorie qui influence la traite et qui en est simultanément le produit. Il y a une tension entre ces deux pôles.

 

Vous tenez, Marcus Rediker, à souligner les limites d'une approche uniquement quantitative de la traite, recensant le nombre de victimes…

 

M. R. Oui. Tout ça part d'un constat – qui n'est pas indifférent à mon engagement contre la peine de mort : pour les personnes qui ont des ascendances africaines, l'expérience de la race a fréquemment été, aux Etats-Unis, une expérience de la terreur. Cela a été vrai du lynchage, de grandes parts du système d'esclavage, et c'est certainement vrai aujourd'hui de la disproportion avec laquelle s'applique la peine capitale à leur encontre. Quand j'ai commencé à travailler sur ce livre, j'ai rencontré des personnes dans le couloir de la mort, j'ai parlé avec eux de cette relation entre la race et la terreur. Et c'est là que j'ai compris que je pouvais montrer l'origine de ce lien dans ce qui se passait sur les navires négriers, parce que la conception de la race s'est forgée dans une extrême violence. Je crois que même les plus grands historiens n'ont pas saisi dans toute son ampleur la violence de l'esclavage. C'était encore pire que ce qu'on croit.

 

J'ai été très intéressé, par exemple, par la façon dont les marchands se cachaient à eux-mêmes l'atrocité à laquelle ils participaient. Une approche presque purement quantitative finit par présenter la traite comme un objet froid, comme une simple histoire de chiffres. Mon idée, au contraire, est que, pour combattre les conséquences de la traite dans notre présent, nous avons besoin de connaître l'histoire humaine.

 

C. C.-V. Cette violence s'est développée sur les navires négriers mais aussi avant. Il est juste néanmoins de dire qu'elle se diffuse. Et pas uniquement dans la société américaine. On peut expliquer les violences contemporaines en Afrique en les reliant à cette histoire-là. Car le commerce des esclaves n'existe que parce qu'il y a des traites internes : c'est une culture de la violence qui s'instaure et se propage aussi bien vers l'Amérique, ce qui est le sujet de Marcus Rediker, que du côté africain, dans l'intérieur des terres. Le lien est d'autant plus facile à faire qu'au XIXe siècle, quand l'interdiction de l'esclavage est relativement respectée, du moins dans l'Atlantique nord, la société africaine devient de plus en plus esclavagiste – c'est le corollaire d'une diminution du marché de la traite externe. La violence s'y démultiplie au moment où elle se rigidifie du côté américain.

 

Que savons-nous de l'esclavagisme dans les sociétés africaines ?

 

C. C.-V. C'est un sujet très compliqué, sur lequel circulent beaucoup d'idées reçues. Comme le fait que l'esclavage serait une histoire entre de méchants Blancs et de pauvres Noirs. Ce que montre la recherche historique est infiniment plus complexe et moins manichéen, notamment à cause du rôle déterminant de la traite interne. La question réveille des tensions entre sociétés africaines et sociétés caribéennes ou afro-américaines, entre ceux chez qui se sont recrutés les faiseurs d'esclaves et ceux qui sont devenus esclaves. Cela ne fait que dix ans qu'il y a des travaux d'historiens africains sur l'esclavagisation côté africain.

 

M. R. Les antagonismes sont persistants entre les Africains et les descendants américains d'Africains. En Sierra Leone, je suis allé dans le village où a vécu un grand marchand d'esclaves ; j'ai parlé avec un de ses descendants directs et lui ai demandé s'il savait quelque chose de ceux, vendus par ses ancêtres, qui s'étaient révoltés sur le négrier Amistad. Sa réponse en disait long : « Pourquoi s'intéresser à eux ? Ce n'était que des esclaves ! » C'est tout. Le problème est qu'aux Etats-Unis certaines personnes mettent l'accent sur l'esclavagisme africain pour minimiser la réalité de l'engagement des sociétés d'Europe de l'Ouest. C'est un grave déni de responsabilité. France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Etats-Unis ont encore beaucoup à faire pour s'attaquer à ce moment de leur histoire. Qui est loin d'être terminé.

 

A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite (The Slave Ship. A Human History), de Marcus Rediker, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aurélien Blanchard, Seuil, «L'univers historique», 554 p., 24 euros.

Etre esclave. Afrique-Amériques (XVe-XIXe siècle), de Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, La Découverte, 330 p., 22,50 euros.

 

 

      Critiques. Une histoire humaine

 

Sans doute l'heure est-elle venue d'écrire autrement l'histoire de la traite négrière. Les deux livres qui paraissent cet automne témoignent, chacun à leur manière, d'un renouvellement et participent de la même ambition : écrire ces sombres pages de l'histoire moderne à hauteur d'homme. Ce commerce dégradant, il s'agit en effet d'en montrer la violence, d'en dévoiler l'inscription dans les corps, à même la peau, dans le reflet des consciences.

 

Pour l'historien américain Marcus Rediker, qui signe A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite, l'objectif est dit par le sous-titre anglais : « Une histoire humaine » : retracer le vécu des Africains comme celui de l'équipage sur le navire, pendant le « passage du milieu », cette traversée de l'océan qui s'étend entre la privation de liberté et l'arrivée dans les plantations américaines. L'auteur s'en acquitte avec un grand talent d'écriture – bien servi par la traduction. Par une restitution sensible, par des descriptions, d'une puissante force évocatoire, de la brutalité et des atrocités qui font le quotidien des hommes et femmes à bord des négriers, l'ouvrage entend convaincre que, sur ces bateaux, prend naissance dans la plus grande violence une hiérarchie des races dont nous sommes les héritiers – un système fondé sur la terreur la plus nue.

 

Le livre des historiens français Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, Etre esclave. Afrique-Amérique, XVe-XIXe siècle, est d'une autre facture. Plus factuel, il élargit la focale dans le temps et dans l'espace, prenant grand soin de présenter la traite dite « en droiture », celle qui se déroule majoritairement dans l'Atlantique sud, souvent moins bien connue. L'homme ou la femme esclave repositionnés au coeur de la recherche permettent de mettre en lumière la complexité des échanges culturels et leur évolution au fil des siècles. J. Cl.

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #Actualité culturelle

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