Explication de texte dirigée : Epictète, Manuel (125)

Publié le 20 Décembre 2022

[photographie Enda Burke, 2022]

[photographie Enda Burke, 2022]

Parmi les choses les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, ce sont l’opinion[1],  la tendance, le désir[2] : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre.

Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver;  mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.

Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature sont esclaves, et propres à toi, celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras les dieux et les hommes. Mais si tu crois tien ce qui est tien, et étranger ce qui en effet t’es étranger, nul te forcera à faire une chose, nul ne t’en empêchera ; tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne ; tu ne feras pas involontairement une seule action ; personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en n’auras point, car tu ne pourras pas même souffrir rien de nuisible.

Epictète, Manuel, publié autour de l’an 125

 

[1] L’opinion : le jugement que nous portons sur les choses.

[2] La tendance, le désir :  désignent pour les philosophes stoïciens, l’inclination (le mouvement vers) à la vie raisonnable

 

 

 

Petit point de cours - Nature/nature humaine/Liberté/ raison/ Bonheur

 

Pour comprendre le texte d’Épictète, il faut se mettre dans la tête d’un homme de l’Antiquité. Il est nécessaire d'avoir quelques éléments concernant la doctrine stoïcienne.

Dans l'Antiquité, le but de la philosophie est essentiellement pratique : la connaissance et la sagesse ont pour finalité la vie heureuse. Le Manuel d’Épictète propose donc au lecteur une série de conseils à méditer afin d’atteindre une vie heureuse authentique.

L’enjeu est très important : Pour Épictète les hommes sont faits pour le bonheur, c’est dans leur nature.  Le bonheur  est donc l'oikéiôsis de l'homme.  L'oïkéiosis[1] est la tendance fondamentale qui pousse tout être vivant à s'attacher à lui-même et à s'affirmer dans ce qu'il est.

Il est donc d’une importance extrême qu’ils ne passent à côté du bonheur véritable car en poursuivant des bonheurs inauthentiques, illusoires, ils risqueraient alors de passer de côté d’une vie proprement humaine, une vie dans laquelle ils réaliseraient leur humanité.

Or comment être heureux dans un monde où règne le destin, où règne une nécessité inexorable à laquelle nous ne pouvons échapper : en effet il ne dépend pas de nous d’être beaux, forts, en bonne santé, riches. Nous sommes livrés sans défense aux accidents de la vie, au revers de la fortune, à la vie, à la mort. Tout dans notre vie semble donc nous échapper. Il en résulte que les hommes - qui cherchent le bonheur-  sont en définitive malheureux car ils cherchent avec passion à posséder des biens qu’ils ne peuvent obtenir (la jeunesse, la beauté, la richesse, la gloire, etc. …) et à fuir des maux qui sont pourtant inévitables (la maladie, la mort, …).

Cependant il existe dans le monde quelque chose qui dépend absolument de nous, que rien ne peut nous arracher, c’est notre volonté. Pour Épictète, c'est dans l'exercice de notre volonté que nous allons trouver la source du véritable bonheur. 

Ainsi paradoxalement, dans un monde où règne un destin inexorable, le véritable bonheur résidera  dans la liberté. 

L'oikéiôsis de l'homme se manifestera donc sous la forme de la liberté. Mais  Si la liberté constitue notre nature, elle devra être absolue. En effet  on ne saurait être plus ou moins libre, car on ne saurait être plus ou moins homme. On est libre ou on ne l'est pas. Ainsi, si l'homme est par nature un être libre, aucune situation ne saurait faire obstacle à la liberté.

Comment comprendre cela ?

Les choses ou les situations ne sont jamais un obstacle en soi, mais deviennent des obstacles en fonction du projet ou du désir qui nous met aux prises avec elles. Les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes, elles le sont du fait des représentations que nous avons d'elles. Souvent nos représentations des choses sont fausses et erronées, ce qui cause notre malheur.

Épictète donne un exemple : Imaginons que je sois en pleine mer et que je perçoive un coup de tonnerre et les sifflements de la tempête. Je ne peux nier que je perçois ces bruits comme terrifiants. Sous l'emprise de l'émotion, j'en viendrai à me dire: "Me voici plongé dans le malheur, je risque de mourir, la mort est un mal." Si je donne mon assentiment à ce discours intérieur provoqué par la terreur, je serai dans l'erreur. La tempête est le fait des circonstances et du destin : elle ne dépend pas de moi, elle n'est ni un bien , ni un mal.C'est un phénomène naturel.  De même, la souffrance et la mort sont des réalités naturelles  attachées à ma condition d'être vivant, elles ne sont ni bonnes , ni mauvaises. Par conséquent je ne dois craindre ni la tempête, ni la mort. Pour le sage stoïcien, il n'y a de mal que moral, lorsque la volonté démissionne et se laisse submergée par les passions. Je n'ai pas à craindre ce qui est dans l'ordre de la nature.

Cependant,  si Épictète se fait l'apôtre d'une liberté absolue, il ne s'agit pas pour autant de vouloir tout et n'importe quoi, n'importe comment. Une volonté qui suivrait tous les désirs, qui cèderait aux impulsions intérieures comme aux sollicitations extérieures, ne serait pas une volonté libre, bien au contraire. La liberté a ses règles. Elle répond à une nécessité intrinsèque : la raison. Être libre c'est donc suivre sa raison. Or ma raison, c'est la raison présente tout entière et identique  en tout homme. Par conséquent suivre sa raison, c'est suivre LA raison. Être libre c'est donc être autonome (auto- soi, nomos, loi, règle). 

 

Que nous prescrit la raison ?

La raison nous prescrit de nous conformer à  la nature. La nature est un cosmos, c'est-à-dire un ensemble ordonné et cohérent, animé par un logos, par une raison ou une divinité souveraine. Chaque chose est dans une relation harmonieuse aux autres, assignée à une fin. Dans ce monde règne une "sympathie universelle". La tâche de l'homme, qui n'est lui-même qu'une partie de cette totalité, est de porter à la connaissance du monde cette trame dont il n'est lui-même qu'un fil.

Ainsi le secret du bonheur, de la liberté et de la raison se trouve dans la nature qui propose aux hommes le modèle d'une vie harmonieuse. "Vis conformément à la nature." est le premier commandement du stoïcisme, qu’Épictète ne se lasse pas de répéter et d'adapter à toutes les situations.

Pour Épictète il s'agira avant tout d'être en cohérence ou en harmonie  avec soi-même ;   pour cela il faudra cultiver cette faculté spécifique de la nature humaine qu'est "l'usage de ses représentations", faculté qui telle une boussole intérieure permet de traverser les pires tourments sans se laisser égarer et déposséder de soi, autrement dit qui permet de vivre selon son oikeiôsis.

 

 

Note

[1] L'oikéiôsis désigne le mouvement naturel qui pousse tout être vivant à s’approprier et à s’assimiler ce qui dans son milieu est nécessaire à sa survie et à son intégrité physique. C’est à la fois un mouvement d’ouverture de l’être qui appréhende les éléments extérieurs en fonction de la valeur positive ou négative qu’ils présentent pour lui, et un mouvement de centration sur soi. L’oikéiôsis couvre tout ce qui s’étend de l’instinct de conservation à l’amour de soi, et c’est en elle que s’enracine l’aspiration au bonheur.

 

 

 

I. Première lecture du texte

Je dégage le thème, le problème, la thèse et le plan du texte.

Il s'agit d'avoir une vue d'ensemble du texte. Pour l'instant ce n'est qu'une première hypothèse de lecture que je vérifie ensuite par une explication rigoureuse et détaillée du texte.

 

 

II. Explication détaillée du texte

 

L'explication suit strictement l'ordre d'exposition du texte. Elle est linéaire. Un texte de philosophie est une démonstration rigoureuse; il faut donc respecter l'ordre d'exposition des arguments de l'auteur ainsi que la logique de raisonnement. Attention de ne pas céder à la tentation de réécrire le texte.

Il y a trois écueils à éviter :

- Il faut éviter de paraphraser le texte, le répéter sans l'approfondir, dans ce cas l'explication reste très superficielle, et généralement le texte n'est pas compris.

- Il faut éviter de trahir ou de tordre le texte en lui faisant dire ce qu'il ne dit pas. C'est généralement ce qui se passe lorsque le texte vous donne à penser, dans ce cas vous n'exposez pas la pensée de l'auteur mais votre propre pensée.

- Vos connaissances sont au service du texte, ce n'est pas le texte qui est au service de vos connaissances.

 

 

Explication détaillée

 

Phrase 1 : « Parmi les choses les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. »

  • Que fait l’auteur dans cette phrase ?
  • Par rapport à quel est le point de référence qui permet de classer les choses ?

Phrase 2 : « Celles qui dépendent de nous, ce sont l'opinion ,  la tendance, le désir: en un mot tout ce qui est notre œuvre. »

  • Quelle est la relation de cette phrase avec celle qui précède ?
  • Qu’est-ce qui caractérise les choses qui dépendent de nous ?

Phrase 3 : « Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre. »

  • Pourquoi Épictète précise-t-il que parmi « les choses qui ne dépendent pas de nous », il y a « le corps, les biens, la réputation, la dignité » ? Qu'est-ce qui explique le choix de ses exemples ? De quoi dépendent chacune de ces choses ?

Phrase 4 : « Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver ; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous. »

  • Épictète aborde-t-il une nouvelle thèse ? Ce nouveau paragraphe correspond-il à une nouvelle partie ?
  • Rappelez ce que sont ces « choses » qui dépendent de nous.
  • Quel sens à ici l’adjectif « libre » ? De quelle liberté est-il question dans le texte ?
  • Par opposition (« mais ») comment comprendre que les choses qui ne dépendent pas de nous (se rappeler l’énumération de la phrase précédente) ne soient pas « libres » ?

Il est bon de faire un point de synthèse sur ces quatre premières phrases pour avoir une vue d’ensemble du texte : Que fait Épictète dans la première partie du texte ?

Phrase 5 : « Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature sont esclaves, et propres à toi, celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras les dieux et les hommes. »

  • Pourquoi est-il si important pour l’homme d’opérer une distinction « entre les choses qui dépendent de nous » et « celles qui ne dépendent pas de nous » ?  
  • Quelle conséquence a pour l’homme, l’erreur de jugement qui consiste à croire qu’il pourrait avoir la maîtrise des choses qui ne dépendent pas de lui ?

Phrase 6 – « Mais si tu crois tien ce qui est tien, et étranger ce qui en effet t’est étranger, nul te forcera à faire une chose, nul ne t’en empêchera ;« tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne ; tu ne feras pas involontairement une seule action ; personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en n’auras point, car tu ne pourras pas même souffrir rien de nuisible. »

  • Vous devez repérer la construction logique de la phrase (« Mais »). En quoi cette phrase s’oppose-telle à celle qui précède ?

La phrase est longue, il faut prendre le temps d’analyser chacune des propositions.

● « Si tu crois tien ce qui est tien, et étranger ce qui en effet t’est étranger, nul ne te forcera à faire une chose, nul ne t’en empêchera ; »

  • Quelle conséquence a pour l’homme, une juste représentation de ce qui est ?
  • La liberté dont il est question ici peut-elle être limitée ? Comment Épictète insiste-t-il sur sa thèse ?

● « tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne ; tu ne feras pas involontairement une seule action ; »

-  Pour quoi celui qui a une juste représentation des choses ne pourra se plaindre de personne ? Quelle relation logique relie cette proposition avec celle qui précède ?

- Sur quel plan se place la réflexion d’Épictète ?

● « personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en n’auras point, car tu ne pourras pas même souffrir rien de nuisible. »

- La liberté consiste-t-elle a faire tout ce que l’on veut sans limite ?

- Pourquoi l’homme qui a une juste représentation de ce qui est, ne peut-il souffrir d’aucun mal ? Quelle conception du mal se fait Épictète ?

► Au terme de cette dernière partie on peut répondre à la question : En quoi consiste une vie heureuse pour Épictète ?

 

L'explication de texte est suivie d'une discussion de la thèse du texte : On peut par exemple se demander ici, si la conception du bonheur défendue par Épictète est à la portée de tout homme,  ou encore  s il est à la portée de tout homme d'édifier en lui cette "citadelle inexpugnable" (1) qu'est la volonté de faire le bien ?

(1) "citadelle inexpugnable" : expression de P. Hadot, philosophe, dans son ouvrage Qu'est-ce que la philosophie antique ?, en référence au philosophe stoïcien Marc-Aurèle qui décrit la volonté comme une "citadelle intérieure" que rien ne saurait troubler.

III. la rédaction

 

Maintenant que j'ai terminé mon explication linéaire et détaillée du texte, je vérifie ma première hypothèse de lecture : thème, problème, thèse, plan du texte.

Je rédige l'introduction de mon explication :

Dans l'introduction, après une très brève amorce qui introduit mon propos (Dans ce texte extrait de L'esprit des lois publié en 1748, Montesquieu ...) , j'annonce (en respectant l'ordre donné) :

- le thème  et le problème

- la thèse

- le plan du texte (en précisant le découpage du texte)

-je soulève une question posée par la thèse du texte, question qui ouvre une discussion.

 

Au propre mon travail s'organise ainsi :

- L'introduction

- L'explication de texte organisée en fonction du plan du texte (c'est à dire que la première partie de mon explication correspond à la première partie du texte, la deuxième partie de mon explication correspond à la deuxième partie du texte, ...etc.)

- une courte discussion en deux ou trois parties : A. Je rappelle la thèse du texte. B. J'expose le problème qu'elle soulève. C. Je tente de résoudre ce problème (si je le peux).

Remarque : le jour du baccalauréat, la discussion de la thèse n'est plus considérée comme absolument nécessaire. Mais tout au long de l'année il vaut mieux s'y astreindre cela permet de mobiliser ses connaissances.  

- Une (courte) conclusion qui porte à la fois sur l'explication et la discussion

Rédigé par A. L

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