ORIGINE ET FONDEMENT DE LA PHILOSOPHIE

Publié le 8 Octobre 2016

Aujourd’hui la philosophie se présente à nous sous la forme d’une pratique institutionnelle, d’un enseignement dispensé dans les lycées et les universités. Elle semble très éloignée de ce qui se pratiquait dans les écoles de l’Antiquité grecque où la philosophie se définissait essentiellement comme un art de vivre, comme une activité dans laquelle on éprouvait du plaisir, qui donnait un sens à notre existence.

Tianxin Zheng, Form and Shadow

Tianxin Zheng, Form and Shadow

La philosophie : une pratique universitaire ou un art de vivre ?

De nos jours, il y a bien des gens qui enseignent la philosophie mais il n’y a pas de philosophes. Il s’agit pourtant d’un métier admirable, car la vie philosophique le fut autrefois.

David Thoreau, Walden, 1854

Que signifie être philosophe ? Ne suffit-il pas d’étudier la philosophie, d’écrire sur elle ou de l’enseigner ? Que demande-t-elle de plus ?

Les mots de David Thoreau sonnent comme un reproche. La tradition philosophique universitaire est une activité théorique qui se développe dans la formulation ou la critique de conceptions générales et systématiques du monde, conceptions qui ont tendance à se figer dans un savoir dogmatique, transmissible par l'enseignement,  or pour Thoreau la philosophie doit être d’abord un art de vivre.

Cette opposition entre une philosophie qui se définirait comme un savoir et une philosophie qui se définirait comme une sagesse, s'enracine dans une longue tradition qui puise aux origines mêmes de la philosophie.

La Grèce berceau de la culture occidentale.

Pour comprendre ce qu’est la philosophie aujourd’hui, il nous faut donc remonter à l’Antiquité grecque, aux origines de la pensée rationnelle.

Pythagore

Pythagore

 

L’étymologie du mot philosophie

 

L'historien Hérodote (V° siècle avant notre ère) indique dans ses écrits que les mots de la famille de philosophie ne font leur apparition qu'à partir du V° siècle avant J-C.

 

Le mot philosophie vient du grec ϕιλοσοϕια (philosophia).

 

  • Philo que l’on traduit communément par aimer, affectionner, désigne à l'origine  la disposition de quelqu’un qui trouve son intérêt, son plaisir, sa raison de vivre, dans la pratique d’une activité quelle qu’elle soit.

 

  • Sophia ne possède pas avant le V° siècle de sens précisément défini.
    Dans l’Iliade, Homère fait référence à la sophia du charpentier, lequel grâce aux conseils de la déesse Athéna, possède une habileté et un savoir-faire faisant de lui un artisan exceptionnel. Sophia désigne alors des pratiques qui sont soumises à des mesures et à des règles, qui supposent un enseignement et un apprentissage, mais aussi l'aide d’un dieu qui révèle à l’artisan ou à l’artiste les secrets nécessaires à la pratique de leur art.
    Le mot sophos désigne
    une supériorité fondée sur une habileté technique. Le sophos est celui qui « s’entend » à faire quelque chose.

    L’histoire ultérieure du mot conservera l’idée d’une supériorité fondée sur un savoir.La sophia en viendra ainsi à désigner par opposition aux sciences ou aux techniques particulières, un savoir total. « Je vais parler de tout » annonce Démocrite au début de son ouvrage Sur la nature.

    Selon des témoignages datant de la fin de l’Antiquité, Pythagore serait le premier a avoir utilisé le sens du mot philosophe dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui. Répondant à une question sur son métier, il aurait répondu au tyran Léon «
    je suis philo-sophe » c’est-à-dire  « non pas quelqu’un qui prétend posséder la sagesse, mais un homme qui s’efforce vers elle. » Il aurait ajouté « il n’y a pas d’autre sage que Dieu » (Diogène Laërce, Vies).
     
  • Ccette anecdote évoque sans doute la nécessité dans laquelle  se trouvèrent rapidement les premiers philosophes, de se protéger de l'accusation de démesure (hubris) et, par-là, d'impiété, à laquelle les exposait leur prétention de partager avec la divinité un savoir total sur le cosmos.

     
  • C'est Platon (IV° siècle avant notre ère)  qui donnera ses lettres de noblesse à la philosophie en la problématisant comme "amour de la sagesse".

 

 

Les philosophes présocratiques

 

Au VI° siècle avant notre ère, apparaît dans les colonies grecques d'Asie Mineure et d'Italie méridionale,une nouvelle catégorie de penseurs, dont la prétention est d’atteindre un savoir total, que ce soit par l’accumulation de savoirs partiels ou par la recherche de l’origine, du principe ou de la cause de toute chose.

Les plus connus sont Thalès, Anaximandre, Anaximène,Xénophane, Parménide, Héraclite. Ce sont des Physiciens. Ils expliquent les phénomènes de la nature (physis) en se basant sur des théories rationnelles fondées sur le calcul et l’observation.

Vocabulaire :

le mot phusis désigne le commencement, le déroulement, le résultat du processus par lequel une chose se constitue.

Le logos ( ratio en latin) désigne l'idée de relier, de construire un rapport entre deux grandeurs, il désigne le langage et la raison.

Cette nouvelle façon de penser  révolutionne les savoirs. Auparavant c'étaient les prêtres et les poètes  qui avaient  en charge de répondre aux questions que des hommes sur le monde et sur eux-mêmes. Ils avaient pour cela recours à des récits mythologiques et religieux, faisant intervenir des puissances surnaturelles.

Avec les physiciens le savoir sort du temple, il devient profane, extérieur à la religion. Il n’est plus le privilège d’initiés qui le tiennent caché mais il devient accessible à tous.

Les théories des Physiciens ont un caractère profondément géométrique. selon  eux le cosmos est organisé par  un ordre reposant non pas sur la puissance surnaturelle d'un dieu souverain (ce qui implique une hiérarchie entre les êtres), mais sur une règle de répartition égalitaire, s'imposant à tous les éléments constituant le cosmos, de telle sorte qu'aucune composante ne puisse exercer sur les autres sa domination.

 

Vocabulaire :

Le cosmos désigne un arrangement, une disposition des choses dont on parle. Cependant il ne s'agit pas de n'importe quelle disposition, mais celle grâce à laquelle les choses apparaissent au comble de leur éclat. C'est pourquoi chez Homère ce mot désigne la parure. Le propre de la parure n'est pas de briller par elle-même, mais surtout de mettre en valeur celui qui la porte. La parure brille moins pour elle-même que pour autre chose. Ainsi "le cosmos d'Héraclite et de Parménide n'est pas le grand Tout (le monde), mais l'étincellement partout de la merveille d'être". cf. Jean Beauffret, Dialogue avec Heidegger.

 

Lorsque les Grecs inaugurèrent la spéculation philosophique ils se demandèrent d’abord de quoi les choses étaient faites. A elle seule, la question décelait une des nécessités fondamentales de l’esprit humain. Comprendre et expliquer rationnellement quelque chose, c’est assimiler l’encore inconnu au déjà connu ; en d’autres termes, c’est le concevoir comme identique en nature à quelque chose que nous connaissions déjà. Connaître la nature du réel en général est donc savoir que chacun des êtres dont se compose l’univers est, au fond et quelles que soient les différences apparentes qui l’en distinguent, identique en nature à n’importe quel autre être réel ou possible. Mus par cette conviction, d’autant plus irrésistible qu’elle était moins réfléchie, les premiers penseurs grecs ont successivement essayé de réduire le réel à l’eau , puis à l’air , ensuite au feu, jusqu’à ce que l’un d’eux , allant à hardiment à la solution la plus générale du problème, déclarât que l’étoffe primitive dans laquelle toutes choses sont pour ainsi dire taillées, est l’être .

Etienne Gilson, L'être et l'essence, ed. Vrin, 1987

Ces nouvelles représentations du cosmos  émergent dans un contexte politique particulier : le remplacement de la royauté mycénienne par un nouveau type de régime politique, la démocratie, fondée (comme le cosmos) sur un ordre égalitaire.

La philosophie et les sciences se développent dans un contexte de révolution politique, sociale et intellectuelle. En proposant un  nouveau type d'explication fondée sur l'usage de la raison, le Physiciens soumettent les récits traditionnels (qu'ils soient religieux ou poétiques) à la critique. Les exemples d'Anaxagore, poursuivi pour impiété, puis celui plus tragique de Socrate, montrent les difficultés rencontrées par ces savoirs pour s'imposer en Grèce.

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #philosophie, #cours

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