Explication de texte : "Penser c'est douter". Alain

Publié le 13 Octobre 2016

Objectifs

-          - Introduction à la méthode de l’explication de texte

-         -  La définition de la philosophie

-         -  Le doute méthodique

-          - Croire/savoir (Repères)

-          - Origine/fondement (Repères)

Catrine Val, René Descartes, 2014

Catrine Val, René Descartes, 2014

Penser est une aventure. Nul ne peut dire où il débarquera, ou bien ce n’est plus penser. […] La condition préalable de n’importe quelle idée en n’importe qui est un doute radical. […] Non pas à l’égard de ce qui est douteux, car c’est trop facile, mais à l’égard de ce qui ressemble le plus au vrai car, même le vrai, la pensée doit le faire et le refaire. Si vous voulez savoir, vous devez commencer par ne plus croire, entendez ne plus donner aux coutumes le visa de l’esprit. Une pensée c’est un doute, car quelque force qu’ait la coutume, et même si le penseur s’y conforme, la coutume ne sera jamais preuve.

Alain (1868 – 1951)

Vous expliquerez ce texte. La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Correction

1° étape : Je dégage le problème, le sens global et la structure générale du texte. Ces éléments me permettront de rédiger l’introduction au terme de mon travail préparatoire.

 

-       -  (1) Le thème du texte : Penser

 

• Il est important de saisir la nuance entre la forme verbale « penser » qui indique une action et la forme nominale « la pensée » qui renvoie ordinairement à un ensemble de contenus.

 

-         - (2) La question posée par le texte : Qu’est-ce que penser ?

 

-    - (3) La thèse du texte : penser c’est douter. (Plus précisément : l’exercice de la pensée nécessite l’exercice du doute. Mais attention ! Elle ne se limite pas au doute. Le doute n’est qu’une étape qui doit être dépassée.)

 

-        -  (4) Les étapes de l’argumentation :

 

-         I° partie : Penser c’est douter (lignes 1 à 5)

A.   (Lignes 1 à 3) Alain pose la thèse du texte.

B. (Lignes 3 à 5) Alain précise les conditions d’exercice du doute.

 

-         II° Partie : Alain examine la valeur de la croyance. (Lignes 5 à 9)

A.   (Lignes 5 à 7) le savoir s’oppose à la croyance

B.   (Lignes 5à 9) la coutume ne saurait fonder un savoir vrai.

 

-      - (5) Annonce de la discussion : Le texte d’Alain se situe dans l’héritage de la conception cartésienne du savoir : Penser exige dans un premier temps de faire table rase de ses opinions en les soumettant à l’épreuve du doute méthodique.

Introduction

Tous les hommes pensent, par conséquent rien ne semble moins problématique que l’acte de penser (a) (1). Or en posant la question « qu’est-ce que cela veut dire penser ? » (2), Alain démontre paradoxalement[1] que rien n’est moins évident. Pour lui, penser c’est d’abord douter (3). Il développe sa thèse en deux parties : dans une première partie (lignes 1 à 5) il définit l’acte de penser pour montrer dans une deuxième partie (lignes 5 à 9) que la croyance ne saurait en aucun cas fonder le savoir. (5) Nous verrons dans notre explication comment Alain s’inscrit complètement dans l’héritage de Descartes.

(a)  L’introduction s’ouvre sur une phrase qui amorce ou « introduit l’introduction ».  Cette amorce n’est pas indispensable, mais elle peut être intéressante lorsqu’elle permet de poser un paradoxe ou de montrer l’intérêt / l’enjeu ou l’actualité du thème ou du problème soulevé par le texte.

 L’amorce est un moyen pour annoncer le thème du texte.


[1] Le paradoxe est une thèse qui va à l’encontre de l’opinion commune. Dans un exercice philosophique il est toujours très intéressant de soulever des paradoxes, d’aller à l’encontre de ce que l’on pense sans avoir véritablement réfléchit à la question.

Explication détaillée

 

Méthode : L’explication détaillée d’un texte philosophique nécessite des connaissances qui éclairent le texte, le texte tout seul, n’est pas en lui-même suffisant pour faire un bon travail explicatif et critique. Cela signifie que le jour de l’examen il vaut mieux éviter de choisir le sujet-texte par défaut parce que l’on manque de connaissances.

 Pour l’instant, à cette période de l’année, nous avons peu de connaissances pour ouvrir un débat critique avec le texte, mais nous avons suffisamment de connaissances pour approfondir le texte sans le trahir. Aussi dans cet exercice, la « discussion » du texte consistera à approfondir le texte d’Alain en mettant en parallèle, tout au long de l’explication, le déroulement du doute méthodique de Descartes étudié en cours.

Phrase 1- Penser est une aventure.

Dans ce texte Alain se propose de définir ce qu’est « penser » ? Il est important de préciser qu’ici « penser » est synonyme de connaître. Par conséquent, ce qui sera en question, ce n’est pas ce qu’est la pensée humaine en général, mais de savoir comment nous pouvons atteindre la vérité ?

Dans la première phrase, Alain utilise la forme verbale « penser » qui indique une action et non la forme nominale, « la pensée » qui a tendance à renvoyer spontanément à un ensemble de contenus, de doctrines, de savoirs achevés, transmissibles par l’enseignement.

Pour approfondir l’idée que penser est une action, il utilise une métaphore, celle de l’aventure. En effet, de la même façon que l’on s’engage volontairement dans une aventure, on s’engage volontairement dans le travail de la pensée. Penser est un choix, un choix qui n’est pas sans risques. Car ce qui définit l’aventure c’est qu’elle consiste généralement en une succession de péripéties et de rebondissements inattendus, qui sont autant d’incertitudes qui mettent à l’épreuve l’aventurier qui ne part donc pas sans une certaine inquiétude.

 

Phrase 2-  Nul ne peut dire où il débarquera, ou bien ce n’est plus penser.

Il poursuit sa définition en utilisant dans la deuxième phrase la métaphore du voyage : Penser c’est effectuer un voyage dont on ne connaît pas la destination. Celui qui pense va vers l’inconnu, vers ce qu’il ne connaît pas. Même si cela ne se fait pas sans appréhension, le chercheur-voyageur assume pleinement de ne pas savoir. Car il est par définition un « philosophe », il sait qu’il ne sait pas.  On songe ici à la définition platonicienne de la pensée comme « amour de la vérité ».

Ces deux premières phrases nous renvoient au récit que fait Descartes dans la Première Méditation Métaphysique, lorsqu’il expose les motifs qui l’ont poussé à s’engager dans une entreprise de refondation du savoir.  Au début du texte, Descartes met en garde son lecteur, un lecteur qui a été invité à refaire pas à pas, à son tour, l’itinéraire intellectuel accomplit avant lui, par Descartes. Descartes le prévient qu’il s’engage dans une entreprise risquée. Ainsi quiconque ne peut pas se lancer sans préparation dans ce « voyage », car il ne s’agit pas de se décourager devant la difficulté et de s’arrêter en chemin. Lui-même a attendu que sa formation soit achevée, que « son esprit soit assez solide » pour se lancer dans une telle entreprise. Il s’est préparé à cette aventure, un peu comme le sportif se prépare à une épreuve difficile.  Il ne s’agit pas de s’engager à la légère.

Car c’est bien d’une mise à l’épreuve qu’il s’agit : au début de la Deuxième Méditation, il décrit l’état d’angoisse[1] qui le saisit au terme du doute méthodique, tant il lui semble difficile à ce moment-là de trouver le moyen de surmonter le scepticisme.

 

Phrase 3 - […] La condition préalable de n’importe quelle idée en n’importe qui est un doute radical. […]

Si le travail de la pensée est marqué par l’incertitude c’est parce qu’elle ne peut se construire que sur l’incertitude. Mais cette incertitude n’est pas subie, ce n’est pas un résultat ou un constat auquel on aboutit, c’est une incertitude choisie. En effet douter c’est adopter volontairement et artificiellement la position de celui qui ne possède aucune certitude. Ce doute est « radical » dans le sens où rien, aucune opinion, aucune connaissance n’échappe à son examen. Le doute est un outil de travail qui doit nous permettre paradoxalement de surmonter le doute pour atteindre la vérité. Ainsi le doute est « la condition préalable de toute pensée » : Il rend possible l’exercice de la pensée, sans pour autant que la pensée ne se réduise au doute.

On peut illustrer la thèse d’Alain en déroulant le doute méthodique de Descartes. Pour lutter contre le scepticisme qui gagne ses contemporains, Descartes fait en quelque sorte de « l’aïkido philosophique ». Il retourne contre ses adversaires ce qui fait leur force : le doute sceptique[2].  Ainsi Descartes ne subit pas le doute, il le choisit et il le maîtrise. Pour l’exercer il se donne deux règles, d’une part considérer comme faux tout ce qui est incertain, et d’autre part passer au crible du doute non pas les connaissances une à une mais les fondements sur lesquels reposent ces connaissances. Son doute est « radical » dans la mesure où rien n’échappe au doute. Il pousse son examen critique à sa limite la plus extrême en examinant le fondement de toute certitude, à savoir l’existence de la réalité elle-même.

 

Phrase 4 - Non pas à l’égard de ce qui est douteux, car c’est trop facile, mais à l’égard de ce qui ressemble le plus au vrai car, même le vrai, la pensée doit le faire et le refaire.

Alain reprend à son compte l’entreprise cartésienne. Ce qu’il faut avant tout mettre à l’épreuve ce sont nos certitudes, plus précisément « ce qui ressemble le plus au vrai ». Le chercheur nous l’avons dit plus haut c’est celui qui concrètement se met dans la position de celui qui ne sait pas, qui n’accepte rien comme évident ou comme donné. Ainsi il choisit de soumettre à un examen critique toutes ses opinions, particulièrement celles qui lui semblent les plus vraisemblables parce que leur contenu a l’apparence d’un savoir vrai. Alain désigne ici les opinions droites, ces opinions légitimées par les sciences, qui sont vraies dans leur contenu mais qui, comme l’écrivait Platon, « ne savent pas pourquoi elles sont vraies »[3]. Lorsque je dis par exemple : « je sais que la terre est ronde », mon affirmation est dans son principe fausse car je suis dans l’incapacité de démontrer rationnellement qu’il ne peut en être autrement. Ce dont est capable par contre un scientifique. Car savoir ce n’est pas adhérer sans jugement à une opinion, savoir c’est « défaire et refaire », c’est construire par des raisonnements des explications qui ne se contentent pas de décrire ce qui est, mais qui posent la nécessité ou la loi de ce qui est. Ainsi je ne sais pas que la terre est ronde, je me contente de le croire.

 

Phrase 5-  Si vous voulez savoir, vous devez commencer par ne plus croire, entendez ne plus donner aux coutumes le visa de l’esprit.

Par conséquent si nous voulons atteindre la vérité nous devons examiner le fondement de nos connaissances et pour cela, faire comme Descartes, considérer comme faux tout ce qui est probable et donc incertain. Une telle décision ne va pas de soi. C’est ce que remarquait déjà Descartes : il y a une inertie de l’esprit qui tend par habitude à identifier le probable et le vrai, et quoique nous fassions, bien que nous nous efforcions de douter méthodiquement, ce doute ne suffit pas à nous convaincre et à lever les habitudes ou les coutumes vers lesquelles notre esprit retourne immanquablement[4].

Phrase 6 - Une pensée c’est un doute, car quelque force qu’ait la coutume, et même si le penseur s’y conforme, la coutume ne sera jamais preuve.

On peut donc conclure que l’origine[5] ou la source de toute connaissance c’est le doute, doute qui permet l’examen critique des certitudes et des évidences. Cet examen permet de rejeter les prétentions des connaissances fondées sur la croyance, croyance généralement alimentée par l’habitude ou la coutume. En aucun cas la croyance ne saurait être au fondement du savoir. « La coutume ne sera jamais preuve ». Il n’y a que la raison qui peut établir ou démontrer (« prouver ») une vérité. 


[1] « Et comme si tout à coup j’étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus. » Descartes, Méditation seconde.

[2] Pour le sceptique l’esprit humain ne peut atteindre aucune certitude. Par conséquent la sagesse nous commande de ne pas nous prononcer, de suspendre notre jugement.

[3] Le Banquet

[4] C’est le constat de l’inertie de l’esprit soumis à l’habitude qui amènera Descartes à faire l’hypothèse du Malin Génie. Il ne s’agira plus cette fois-ci de mettre en question le contenu de connaissances mais la capacité de l’esprit humain à atteindre le vrai. Il ne s’agit plus cette fois-ci d’envisager que je puisse parfois me tromper ou parfois m’illusionner mais d’envisager l’éventualité que je me trompe toujours.

 

[5] Voir le repère origine /fondement

Rédigé par Aline Louangvannasy

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