Erri De Luca : "L'Europe doit tout à la Méditerranée"

Publié le 9 Juillet 2015

"Quand je suis devenu écrivain publié j'ai ressenti cette nécessité de citoyen d'offrir ma paetite audience à des gens sans voix". Erri de Luca

"Quand je suis devenu écrivain publié j'ai ressenti cette nécessité de citoyen d'offrir ma paetite audience à des gens sans voix". Erri de Luca

 

Entretien réalisé par Sophie Joubert

Jeudi, 2 Juillet, 2015

L'Humanité

L’écrivain italien Erri de Luca, qui publie chez Gallimard Histoire d’Irène et la Parole contraire, était de passage à Paris récemment. Rencontre.

 

Histoire d’Irène est votre « dette grecque », quel est votre lien avec ce pays ?

 

 

La Grèce est le pays qui a fondé ma ville natale, Naples. Son nom, Napoli, signifie « nea polis », ville neuve. Plutôt qu’une ville du Sud, c’est une ville de l’Est. Quand ils sont arrivés à Naples, les Grecs avaient perdu leur capacité d’inventer des noms de villes, Neapolis était un nom provisoire qui est devenu définitif. Mais cela a forcé les habitants de Naples à se distinguer des autres villes neuves. Ils ont essayé de se donner une identité exclusive. Naples est devenue une ville légendaire, un mélange de magnificence et d’atrocité.

 

Vous racontez dans le livre qu’il y avait à Naples un temple en l’honneur d’une des sirènes qui a séduit Ulysse…

 

C’est une légende mais il est vrai que Naples est une ville née pour la mer. L’idée de planter une ville sous un volcan menaçant n’effrayait pas les Grecs car ils avaient déjà eu l’expérience de la grande éruption de Santorin. Nous, gens de la Méditerranée, savons que notre résidence est provisoire, nous ne sommes pas les maîtres de notre sol, c’est lui le patron. La beauté du golfe de Naples ne provient pas d’un peintre qui l’aurait dessiné ainsi, mais des bouleversements du sous-sol, elle est le résultat des catastrophes naturelles. Pour nous, la beauté est une force de la nature qui peut pousser à fuir, et la mer est l’issue de cette fuite.

 

Histoire d’Irène a la forme d’un conte mais aborde des questions très actuelles comme la tragédie des migrants qui meurent en mer aux portes de l’Europe…

 

Nous sommes des habitants de la mer et ceux qui la polluent le plus. Aujourd’hui, notre mer est remplie de corps de voyageurs et nous sommes devenus des cannibales du deuxième degré, nous mangeons des poissons qui se sont nourris de ces voyageurs. La mer se souvient de tout. Histoire d’Irène est une espèce de mythe, de fable que j’ai commencé à écrire le jour où j’ai nagé à côté d’un dauphin qui a accepté de s’adapter à ma lenteur. Irène est une jeune femme rejetée par les hommes et les femmes de son île et qui est accueillie par le monde marin.

 

C’est une histoire muette mais qui pose la question de la langue et met en scène un raconteur d’histoires, comme vous ?

 

Oui je suis habité par les histoires, je suis un réceptacle où les histoires se posent, c’est comme un puits qui reçoit de l’eau de pluie et la garde dans sa citerne. Cette Histoire d’Irène est mon sentiment de gratitude envers la mer, cette mer Méditerranée de laquelle nous avons tout reçu, les histoires, les philosophies, la géométrie, l’astronomie, le théâtre, la poésie, les religions et le monothéisme, même la nourriture : le blé, l’huile, le vin qui nous sont arrivés par la mer. Nous sommes des héritiers de cette civilisation commune de la Méditerranée qui a tout donné à l’Europe. L’Europe lui doit tout, y compris son nom.

 

L’Europe n’honore pas sa dette envers la Grèce ?

 

Il suffit que l’Europe regarde dans le vocabulaire l’énormité de sa dette envers la langue grecque. Si la langue grecque voulait exploiter seulement un centime pour chaque mot emprunté aux Grecs, ce serait le pays le plus riche du monde. Donc l’idée que la Grèce puisse faire faillite est une aberration économique d’aujourd’hui. Il est impossible d’imaginer une faillite de la Grèce parce qu’elle est présente dans les langues du monde.

 

Quel est le lien entre cet engagement politique et votre envie d’écrire ?

 

 J’ai commencé à écrire des histoires très jeune, pour me tenir compagnie. Quand je suis devenu un écrivain publié j’ai ressenti cette nécessité de citoyen d’offrir ma petite audience à des gens sans voix. Je me suis acharné dans cette direction en écrivant sur les migrants. Les plus grandes histoires d’aujourd’hui sont celles de ces marins improvisés, qui ont entrepris le plus dangereux des périples. Aucune espèce humaine n’a affronté une si pénible traversée de la mer. Le voyage des esclaves qui étaient extraits de l’Afrique pour aller aux Amériques était plus sûr et plus garanti. Car même dans ces conditions atroces et bestiales, ils étaient de la marchandise qu’il fallait vendre, il fallait arriver de l’autre côté. Par contre, cette marchandise d’aujourd’hui, ces corps humains, n’a pas besoin d’être consignée. Elle a déjà été payée d’avance, peut-être jetée à la mer comme un poids inutile. Nous assistons à cela et nous permettons que le corps humain soit la plus rentable des marchandises de contrebande en Méditerranée. C’est plus rentable que la drogue. Nous sommes aussi responsables. En tant qu’écrivain, je me suis engagé dans cet ordre du jour du monde. Il s’est présenté à moi, ce n’était pas mon choix.

 

Vous avez publié récemment la Parole contraire, un texte qui répond point par point aux chefs d’accusation qui pèsent sur vous dans l’affaire de la ligne TGV Lyon-Turin, pourquoi avez-vous ressenti le besoin de l’écrire ?

 

 Je suis témoin d’une volonté de censure de ma parole et de la parole contraire de mon pays. Je suis un témoin actif qui fait valoir ses raisons contre une accusation qui vient d’une entreprise privée et qui a été acceptée par le tribunal de Turin. J’ai écrit ce texte parce que je suis incriminé pour des mots : j’ai dit dans une interview que cette ligne devait être sabotée, mais ils prétendent qu’il s’agit d’un sabotage matériel, ce qui est faux. Comme ouvrier, j’ai participé à beaucoup de grèves, qui sont un sabotage de la production. À l’origine, le mot sabotage est français, vous l’avez offert au vocabulaire du monde, il vient du sabot qu’on jetait dans les premières machines textiles qui provoquaient l’expulsion de la force ouvrière. Mais c’était un acte juste, même s’il causait des dégâts matériels.

 

Le livre parle de la responsabilité de l’écrivain en comparant la période actuelle avec le passé, qu’est-ce qui a changé ?

 

Je ne sais pas. J’ai connu une époque où les écrivains, les intellectuels, les cinéastes s’occupaient du monde car il y avait une nécessité, ils étaient poussés à le faire par une demande de l’opinion publique. Aujourd’hui, il n’y a aucune demande, évidemment. Mais je pense qu’un écrivain doit d’abord bien écrire ses pages. C’est son rôle. Après, il peut s’enfermer chez lui et ne rien faire d’autre. Mais s’il veut faire quelque chose de plus, il pourrait faire ce que fait un cordonnier qui veut faire plus que de bonnes chaussures. Le cordonnier devrait se battre pour que tout le monde puisse aller avec des chaussures aux pieds. Je me trouve dans cette situation du cordonnier qui voit autour de lui beaucoup de gens qui marchent pieds nus, qui n’ont pas le droit d’être écoutés.

 

 

Biographie. Erri de Luca est né en 1950 à Naples. À dix-huit ans, il s’engage dans l’action politique révolutionnaire et travaille comme ouvrier. Aux éditions Gallimard, il a publié notamment Montedidio, le Poids du papillon et le Tort du soldat. Il est aujourd’hui poursuivi en justice pour avoir soutenu le mouvement No tav, qui s’oppose à la construction de la ligne à grande vitesse du val de Suse.

Rédigé par Sophie Joubert pour L'Humanité

Publié dans #Entretiens

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