Descartes : "Le bon sens est la chose la mieux partagée".

Publié le 21 Septembre 2014

photographie : Romina Ressia

photographie : Romina Ressia

 

Le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et de distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tout homme ; et qu'ainsi la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est l'appliquer bien. 

Descartes, Discours de la méthode, (1637)

 

Explication du texte

Thème : la raison ou la vérité

Question posée par le texte : Comment se fait-il que nous nous trompions ou que nous soyons dans l'erreur ? (ou comment se fait-il que nous ne puissions atteindre la vérité ?)

Thèse du texte : Si nous sommes dans l’erreur c'est parce que nous utilisons mal notre raison.

 

Phrase 1 : Le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont.

Dans cette première phrase Descartes s’approprie l’expression populaire "bon sens". Dans le langage courant le bon sens désigne la capacité d'avoir une opinion pertinente ou « droite » sur un sujet. Quelqu’un de bon sens c’est quelqu’un qui a raison. Le bon sens est donc synonyme de raison.

Descartes précise que « le bon sens est la chose la mieux partagée ». Cela signifie que le bons sens ou la raison est universel, autrement dit tous les hommes sans exception sont pourvu de bon sens ou de la capacité d’avoir raison.

La preuve c’est que lorsque nous bavardons au comptoir d'un bar, avec des amis… Comme généralement personne ne met en question ses propres opinions, se demandant s’il a tort ou raison avant d’affirmer quoique ce soit, chacun d’entre nous a tendance à faire preuve de « bon sens » c’est-à-dire à énoncer dans la conversation ses propres certitudes, ses croyances, ses opinions, persuadé de leur valeur autrement dit persuadé "d'avoir raison".

C’est ainsi que chacun estimant qu’il « a raison » (à comprendre littéralement dans le sens de posséder la raison), personne ne demande plus de "bon sens" ou de raison (« ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont ») 

 

Repères : Persuader/convaincre

Les expressions « être persuadé de et être convaincu de » renvoient à deux rapports différents au contenu de nos opinions

- Lorsque je suis persuadé d’avoir raison. J’adhère de façon affective, subjective à mes opinions. Une opinion a de valeur simplement parce qu’elle est mon opinion, rien de plus.

- Lorsque je suis convaincu de, cela signifie que j’ai examiné le fondement rationnel d’une opinion. C’est ce fondement qui lui donne sa valeur indépendamment du fait que j’y adhère ou non.

Croire n’est pas savoir.

 

Phrase 2 : En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies.

("En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent")  Descartes ne rejette pas cette conception populaire du savoir. En effet, il n’est pas (comme Platon par exemple) de ceux qui opposent une élite qui détiendrait la connaissance à une foule qui se contenterait d'opinions, de préjugés, et de croyances toutes faites, foule incapable d'accéder au savoir.  Il faut savoir que Descartes est l’un des premiers philosophe et scientifique à publier en français afin de permettre à tous, et plus particulièrement aux femmes, d’accéder au savoir. Jusqu’alors toutes les publications se faisaient en latin et n’étaient donc accessible qu’à ceux qui avaient fait des études. S’il ne rejette pas la conception populaire du bon sens, il la détourne pour lui donner un autre contenu. En philosophie il ne s’agit pas d’être persuadé d’avoir raison, il en être convaincu. Ce qui implique un tout autre rapport au savoir.

Ainsi pour Descartes  le bon sens qui fait que l'on pense "avoir raison" c'est effectivement la raison. Mais il opère un glissement de sens. Avoir raison, ce n’est plus avoir une « opinion droite » au sens où l’entendait Platon, c’est-à-dire une opinion vraie mais dont on ne peut en expliquer le pourquoi elle est vraie. Avoir raison c’est désormais posséder la raison ou le principe explicatif d’une chose ; et ce principe on ne peut l’obtenir que rationnellement.

Descartes donne donc une définition précise et rigoureuse de la raison : la raison c'est "la puissance de bien juger, et de distinguer le vrai d'avec le faux", autrement dit la raison c’est la faculté qui nous permet d'atteindre la vérité lorsque nous construisons des théories explicatives du monde. Si tout le monde est convaincu de posséder la raison et ne demande pas d'en avoir davantage, c'est parce qu'elle est innée et présente en tout homme sans exception (universelle). Mais il ne s’arrête pas à l’affirmation de l’universalité de la raison. Il précise qu'elle est non seulement présente en tout homme, mais présente en tout homme de la même façon : elle est "naturellement égale en tous les hommes". C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'hommes qui possèderaient quantitativement plus de raison que d'autres et qui seraient de ce fait plus « intelligents » et donc destinés par nature à cette activité supérieure qu’est le savoir alors que les autres étant incapables par nature du fait d’un manque de raison de penser correctement, devraient se contenter d'exécuter des tâches stupidement. Non pour Descartes tout le monde sans exception peut accéder au savoir et à la vérité.

 

Nous voilà arrivés au cœur du problème soulevé par le texte :

Mais si tout le monde possède cette raison qui nous permet d'accéder à la vérité, et si tout le monde la possède de la même façon, alors comment se fait-il que sur une même question scientifique qui n’appelle en principe qu’une seule réponse, nous ne soyons pas tous d'accord  (« la diversité des opinions »)? En sciences lorsqu’il y a plusieurs réponses à une question cela veut dire que certaines, peut-être même toutes, sont fausses. Pourquoi est-il si difficile d'accéder à la vérité ?

[Thèse du texte] Pour Descartes la cause n'est pas que nous manquons de raison mais que nous manquons de méthode (en grec le nom méthodos désigne la voie, le cheminement).

Si nous sommes dans l’erreur ‘est parce que chacun utilise sa raison comme bon lui semble, de façon désordonnée " de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies". Le problème vient donc non pas d’un manque de raison mais du fait que nous faisons un mauvais usage de notre raison car nous ne possédons pas LA bonne méthode, la bonne façon de construire notre pensée, une méthode universelle sur laquelle nous serions tous d’accord.

Descartes a alors dans l’idée l’élaboration d’une méthode universelle qui s’inspirerait de celle des mathématiques, domaine dont la rigueur laisse peu de place au désaccord entre les hommes.

 

Phrase 3 : Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien.

Descartes formule ici clairement la thèse du texte : Pour accéder à la vérité il ne suffit pas de posséder la capacité de connaître le vrai, la raison, encore faut-il bien s'en servir c’est-à-dire avoir la bonne méthode.

Concrètement cette thèse signifie que le scientifique avant d’être en mesure d’affirmer quoi que ce soit de vrai sur le monde, doit d’abord être philosophe. Il doit s’interroger sur la valeur des outils, des méthodes, qu’il met en œuvre dans sa connaissance du monde. Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra espérer accéder à la vérité.

 

Pour comprendre les enjeux du texte :

Lorsque Descartes écrit le Discours de la méthode, l'Europe vit une révolution intellectuelle et scientifique qui remet en question l’autorité universitaire, et par conséquent l’autorité de l’église catholique qui enseigne une physique héritée de Ptolémée et d’Aristote.

En 1584 Giordano Bruno est torturé et brûlé vif pour avoir publié des thèses contraires  au dogme religieux. En 1633 Galilée est à son tour condamné par l'Eglise pour ses écrits qu'il doit renier sous peine de subir le même sort que Giordano Bruno.

Descartes, inquiet pour sa sécurité, détruit une partie de ses travaux scientifiques. Le Discours de la méthode qui devait être l’introduction de quatre traités scientifiques qui ne seront jamais publiés, est publiée anonymement en 1937.

L’enjeu de ce texte dans lequel Descartes décrit son cheminement intellectuel est très important. En parallèle à la lutte contre le dogme religieux, Descartes mène une autre bataille, la bataille contre le scepticisme auquel conduit cette crise des valeurs et des représentations. Montaigne s’est retrouvé pour ainsi dire acculé malgré lui au scepticisme c’est-à-dire au constat qu'il est impossible à l'homme du fait de sa constitution de connaître la vérité du monde. Le problème est donc d’en sortir car si rien n’est certain toute science devient donc impossible.

Le projet cartésien sera donc de fournir à la physique galiléenne ses conditions de possibilité, en lui donnant un fondement qui résistera à tout scepticisme.

 

mots clé : bon sens, raison, méthode, vérité.

Rédigé par Aline Louangvannasy

Publié dans #Explications de texte

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António 25/10/2016 22:10

J'ai bien aimé ce blog. Toute la recherche a sa valeur, non parce que le fondement théorique est bien structuré, mais, parce que la méthode, les outils sont approprié pour répondre aux questions de la recherche, doute, problématique.

creplet 01/09/2016 10:58

Je découvre ce blog avec intérêt. Enfin une philosophe qui revient à l'essentiel: qu'est-ce qu'être un être pensant?

VaiS approfondir; cordialement. J Creplet auteur de "penser les soins de santé".

Waline Alténor 26/11/2015 00:27

J'apprécie ce soutien accordé non seulement aux apprenants mais aussi aux amants de la philosophie. J'en profite largement.

Philoblog 26/11/2015 12:37

Merci :-)

Waline Alténor 26/11/2015 00:27

J'apprécie ce soutien accordé non seulement aux apprenants mais aussi aux amants de la philosophie. J'en profite largement.